Quel a été votre parcours ?
JP : J’ai commencé à l’école de mousse. Le 16 janvier 45 après la libération j’ai embarqué, comme mousse, j’avais juste 15 ans puis je suis passé novice à 16. J’étais matelot à 17 ans, normalement c’était à 18. À 22 ans, en sortant du service militaire, j’étais bosco.
J’ai fait mon service militaire sur un cuirassé, le JEAN BART, quand je suis revenu du service militaire j’ai rembarqué à la pêche et j’ai fait bosco presque aussitôt, quelques mois après. J’ai pratiquement toujours embarqué comme second jusqu’à la fin de ma carrière. J’ai quitté la pêche en 79 et je suis parti sur les sabliers à la Pallice. C’était une suceuse de sable. Sable que l’on débarquait à La Pallice, aux Sables d’Olonne et un peu partout. C’est nous qui avons fait la plage des Minimes, il n’y avait rien là-bas.
Et Châtelaillon ?
JP : ah non
Quelles étaient les difficultés de ces métiers ?
JP : Pour la pêche disons déjà que marin pêcheur est un métier très, très dur. Ils sont là pour le dire, c’était pas de la tarte, dans les années après la guerre on cassait beaucoup de matériel parce qu’il n’y avait pas les appareilles de navigation comme maintenant. Aujourd’hui, ils naviguent à 50 mètres près. Certains n’avait pas de sondeur sur les bateaux. On sondait à la main avec un plomb de sonde. Quand on trouvait le fond ça allait, ce n’était pas trop dur à remonter, mais des fois, on ne trouvait pas le fond et le plomb était rendu au bout, il y avait deux ou trois cents mètres de fil à remonter à la main. C’était le patron avec son flair qui trouvait le poisson, on faisait ça à l’estime. Après ça c’est modernisé, mais c’était quand même un métier dur. C’est moins dur maintenant parce que ils ont des bateaux modernes et qu’il n’y a pratiquement plus de grands chalutiers, et de marins non plus : plus personne ne veut faire marin c’est trop dur.
Quels sont vos bons souvenirs et peut-être mauvais aussi ?
JP : Dans l’ensemble il y a certainement des mauvais souvenirs ; mais j’ai fait mon métier, j’étais content de mon métier, même si c’était un métier dur.
LS : C’est un métier qu’il faut aimer autrement on ne le fait pas.
JP : il faut aimer moi mes parents n’étaient pas marins.
LS : Pour moi ce n’est pas le métier qui était le plus dur ; c’est qu’un marin, s’il a un enfant malade avec 40 de fièvre, et qu’il faut que le bateau s’en aille, il s’en va. Il peut arriver n’importe quoi quand il est à la mer. Pour moi, ça c’est qui était le plus dur.
JP : C’est ça oui.
LS : La femme qui allait accoucher, et bien vous partiez trois jours avant et vous receviez un message…
JP : Oui, quand on en recevait.
LS : Pour moi c’était ça le plus dur
MG : le plus dur
LS : Parfois on partait la veille de Noël.
JP : Ah on n’avait pas de fête.
LS : Il n’y avait pas à dire on va rester là, à cette époque là, on n’avait pas de congés. Parce que si on avait pris une marée pour Noël, une marée pour la communion, on n’aurait jamais été en mer !
JP : A cette époque là on n’avait pas de congé. Alors automatiquement si on restait à terre on perdait de la navigation, alors comme un bateau faisait généralement quinze jours de mer, enfin à un jour près, prendre une marée c’était 15 jours plus le repos à terre 2 ou 3 jours ça faisait quand même près de 16 ou 17 jours de navigation perdus. Et comme on n’avait pas de congés, on ne restait à terre que quand le bateau restait en réparation en somme. Mais, des fois, si le bateau restait trop longtemps à terre, il y en a qui rembarquaient faire une marée sur un autre pour ne pas perdre de navigation.
LS : C’est ce que j’ai fait une fois.
JP : Généralement en réparation le bosco restait à bord, le patron et le bosco. Donc on était embarqué sur le rôle et on ne perdait rien du tout, mais les matelots étaient débarqués. Ils perdaient de la navigation. Ça s’est amélioré après quand il y a eu des congés, mais enfin il n’y avait pas beaucoup de congés. La pêche on a toujours été à la traîne sur les autres : on a eu les congés à la part en 62.
MG : 63 même.
Les congés à la part ?
JP : C'est-à-dire qu’on ne perd pas de navigation. En quelques sortes même à terre on est embarqué.
MG : à la part, c’est à dire qu’il y avait deux sortes de navigation : ce que l’on appelait les bateaux au mois. Les grands bateaux de chez Dahl, les 40 et quelques mètres : comme le POITOU, les BALEINES, le LAVARDIN…
JP : Tous les grands armements.
MG : Les équipages au mois partaient avec un fixe : bonne marée ou non, ils avaient un fixe ; tandis que les bateaux à la part, ceux que l’on appelait les J3 à ce moment là, étaient rémunérés en fonction de la vente du bateau. Si vous voulez il y avait 65% pour l’armement et 35% pour l’équipage.
JP : C’était en fonction de la marée.
MG : Et tous frais déduits.
JP : Oui tous les frais retirés pas sur la totalité !
Est-ce qu’on gagnait quand même bien sa vie ?
JP : A la part oui, si vous étiez sur un bon bateau.
LS : Il y a eu une période où ça payait plus qu’au mois, c’est pour ça qu’il y a eu beaucoup de bateaux à la part.
JP : Mais quand vous faisiez une mauvaise marée, vous n’aviez rien du tout puisqu’on n’avait pas de fixe.
LS : Il y a eu une période de 20-25 ans où on a bien gagné.
MG : Jusque dans les années 80.
JP : Ça marchait jusqu’en 75.
MG : 75-80 oui.
JP : Puis c’est tombé sous le déclin, il y a eu moins de poisson. Et il y a eu tout un tas de truc qui se sont greffés dessus.
LS : Les frais surtout.
JP : Les frais de gasoil.
LS : Et plus ça allait, plus les bateaux étaient modernes, plus ça faisait de frais : il fallait plus de gasoil, le moteur était plus gros et plus fort. A mesure que les frais du bateau augmentaient les conditions diminuaient. On prenait un pourcentage, les armements prenaient encore 1% ou 2 % de plus alors ils étaient rendus à combien ? Je ne sais pas en dernier je dirais 24, 25%.
MG : Oui toujours, oui c’est ça.
Il y avait beaucoup de poisson?
LS : Oui.
JP : Ça a marché à peu près une vingtaine d’années.
LS : Oui 20 - 25 ans.
JP : Et après ça il y avait moins de poissons.
LS : Mais on parle toujours des matelots, je voudrais donner l’honneur aux femmes des marins aussi. Quand elles restaient seules à la maison et qu’il fallait s’occupé de deux ou trois drôles. Ce n’était pas de la tarte et s’il y avait quelque chose qui ne marchait pas, il n’y avait pas de bonhomme pour réparer. Il fallait qu’elle aille chercher la bouteille de gaz sur le vélo moteur, même pas sur un vélo moteur, sur le porte bagage de son vélo… On parle rarement des femmes pourtant elles ont eu du mérite aussi.
JP : En plus de ça, quand on faisait de mauvaises marées, on ne touchait pratiquement pas de sous. Il fallait attendre la marée suivante.
LS : Oh oui
JP : On repartait pour 15 jours de mer mais elle n’avait pas de sous puisqu’on ne lui avait rien amené ou pratiquement rien. Il fallait qu’elle refasse encore 15 jours avec rien du tout ; alors il fallait qu’elle gère son budget au minimum. Il fallait gérer avec ce qu’elle avait ce n’était pas facile, ce n’était pas facile du tout.
Et les enfants?
LS : Les gosses n’ont jamais attrapé une claque.
MG : On ne pouvait pas se permettre ça.
LS : Sinon ils se seraient dits : « vivement que le vieux foute le camp »
MG : Ben oui.
JP : J’ai eu deux filles, elles étaient superbes. Ma femme disait aux enfants « papa va rentrer alors soyez sages ».
LS : Moi, je disais aux enfants : «Quand papa est là, c’est lui qui commande. Quand papa n’est pas là c’est maman qui commande ; alors attention ! » Je ne disais rien, mais j’aime autant dire qu’elle n’avait pas peur de donner une claque à la gosse.
JP : On n’a pas eu trop de soucis avec nos deux filles.
MG : Non, moi non plus.
LS : Maintenant, ma fille la plus vieille a 56 ans.
JP : Moi la plus vieille a 51 ans.
Certains de vos enfants se sont-ils dirigés vers la pêche ?
LS : Ah non. J’en ai emmené un faire une marée, il n’est pas revenu !
JP : Je n’ai que des filles.
MG : J’ai deux fils et deux filles. Ils sont tous les deux venus faire une marée. Il yen a un qui a eu de la chance, il est parti une marée de calme plat, mais le grand alors là ! Il ne s’est pas plaint du voyage, mais il est parti en courant !
LS : Mon fils, ça ne l’intéressait pas. Il s’est lancé un peu dans les bateaux chez Pinta, il a participé à la construction de la CHARENTE MARITIME, et du bateau d’Isabelle Autissier.
JP : Il n’y a pas beaucoup d’enfants de marins qui sont devenus marins.
MG : Très peu oui. Les miens ont fait marins d’Etat. L’un a fait 15 ans de sous marin et puis il a arrêté. L’autre a 47 ans. Il a encore trois ans à faire, il veut partir à la retraite à 50 ans. Au mois de décembre, il embarque sur la JEANNE d’ARC, je vais aller la voir partir.
LS : Moi, mon père n’était pas marin. Il travaillait dans le bâtiment.
JP : Parce qu’il y a un autre problème, surtout sur les bateaux à la part ; quand on arrivait de mer avec admettons 20 tonnes, 25 tonnes de poissons ou même 30 tonnes, c’est nous qui débarquions le poisson. Je vais faire une supposition : si on arrivait mettons à 18 heures, à l’heure de la marée, parce que c’est les 2 heures de marée pour rentrer dans le bassin, à minuit ou à une heure on était à bord pour déglacer. Et, quand on avait déglacé les 25 ou 30 tonnes de poissons, après le déglaçage il fallait laver la cale puis la remonter, il fallait déplacer le bateau, l’envoyer au gasoil. Là, on ne pouvait pas rester à quai, il fallait l’envoyer ailleurs pour ne pas gêner le poste à gasoil. On quittait le bord, en étant venu à minuit, je mets ça grosso modo, c’est une moyenne,
MG : vers 2 heures de l’après midi.
JP : Et forcément, en débauchant, les copains, parce qu’on était quand même une équipe de copain sur un bateau, on allait prendre 3-4 timbales pour se remonter le moral, c’était comme ça.
MG : Ben oui !
JP : Et, quand on rentrait à la maison il était 15 heures. Lorsqu’on arrivait, on mangeait. Il était un peu tard, alors elle avait garé l’assiette. Tout le monde avait déjà mangé. Comme on était fatigué, on embarquait dans le canote et on allait faire la sieste.
MG : Oui.
JP : Ah, on était quand même fatigué. Quand on sortait le soir, il était cinq ou six heures et il fallait aller chercher les filles à l’école. La journée était passée.
Vous rameniez du poisson à la maison ?
JP : Ah ça c’est la godaille.
MG : Ah oui la godaille.
JP : La godaille c’est le poisson que le patron, avec l’accord de l’armement, donne aux marins du bord. Le patron aussi a sa godaille.
LS : C’était à peu près 2 kilos de poisson par jour.
JP : Oui, mais sur les bateaux au mois 2 kilos par jour. À la part il n’y avait pas de quotas, c’est le patron qui décidait : quatre merlus, deux dorades….
MG : des limandes, des soles…
LS : Il y en avait qui étaient large.
JP : Si c’était un bon patron, il mettait toujours un peu plus, mais il y avait des patrons qui étaient très stricts. Alors c’était deux poissons c’est tout. C’est le bosco qui faisait les parts quand on arrivait en rade à La Pallice. Généralement on stoppait là, avant d’entrer, à attendre les portes. Le bosco faisait les parts sur le pont puis chacun prenait sa part de poisson et le mettait dans son panier. Il y avait des patrons qui donnaient un peu plus, qui étaient généreux, puis d’autres qui n’étaient pas trop généreux.
LS : On donnait le poisson à la famille.
JP : C’était pour la maison, mais, comme beaucoup de marins quand on arrivait chez nous on avait tout distribué et il n’y en avait même pas pour la maison ! Ça arrivait !
MG : J’en gardais toujours.
JP : Moi, ma femme donnait tout !
LS : Puis à la maison il n’y avait pas de frigo, il n’y avait pas de congélateur. Tout ça n’existait pas.
LS : Maintenant si tu vas à la pêche et que tu pêches trois poissons de trop…
JP : En plus de ça, nous, on avait mangé du poisson pendant 15 jours… Alors le poisson…
LS : Non, la vie de marin à ce moment là, ce n’était pas de la tarte.
Savez-vous d’où vient le mot godaille ?
MG : Ah alors là… L’origine du mot je ne vois pas, il faudrait chercher ça.
JP : Ça doit venir des voiliers, c’est vieux comme Hérode ce système là.
MG : à Lorient ils parlent bien de la godaille. Quand ils font, tu sais la…
LS : Vous parlez de la cotriade ?
JP : L’espèce de gratin avec les patates, c’est comme ça qu’ils appellent la godaille.
LS : Aux Sables D’Olonne c’était la cotriade.
MG : Chaque port avait son appellation.
JP : Mais c’est le poisson que le patron donne à son équipage pour emmener à la maison.
Et si c’était à refaire ?
JP : Maintenant ? Dans la situation actuelle, non je ne fais pas le bonhomme. Comme j’ai vécu oui, mais pas comme ça.
MG : non plus maintenant.
JP : C’est trop dur parce qu’il ne faut quand même pas oublier une chose ; regardez le patron est là et il y en a d’autre, il faut leur demander ; à cette époque là c’était quand même des journées de vingt heures quand ce n’était pas 24, quand ce n’était pas trente, quarante, quarante cinq ou quarante huit sur le pont, attention, et sans aller dormir.
LS : Moi j’ai eu à me déplacer à genoux. Je ne tenais pas debout…
JP : On ne dormait pas, et sur le pont avec de l’eau jusque là ; en train de travailler au chalut quand il faisait mauvais temps l’hiver, dans la coursive là, on en prenait plein la tronche et il fallait travailler parce que l’autre en haut il n’en avaient rien à faire. Enfin, il y avait des patrons qui étaient humain et il y en avait d’autres qui étaient des sauvages, des vrais fous. J’ai même navigué avec…
MG : Il y avait la satisfaction de ramener du poisson.
JP : Oui.
MG : Quand je vois maintenant… Hier ou avant-hier, on regardait les tonnages à la criée, je voyais la totalité des arrivées à chef de Baie : 10 tonnes 650 vous vous rendez compte ! Que 10 tonnes 650, pour un bateau c’est une marée d’hiver, mais c’était affreux de ramener ça : on n’avait rien.
JP : C’était une marée nulle.
LS : En tant que patron je ne pourrais pas aller en mer et puis virer seulement 100 kilos de poisson. Ce n’est pas possible.
MG : Il est vrai qu’on a eu des années d’or. C’est vrai, on a ramené du poisson.
D’après vous, pourquoi est-ce qu’il n’y a plus de poisson ?
JP : Parce qu’il y a eu trop de bateaux, et trop modernisés. Parce que la pêche a été modernisée aussi : on a fait des chaluts beaucoup plus performants, sur des bateaux beaucoup plus performants.
MG : Oui et les forces motrices, c’est surtout ça.
JP : Des forces motrices beaucoup plus impressionnantes aussi…
LS : Ils pourront mettre la maille qu’ils voudront : des chaluts avec des grandes mailles, ça tuera toujours les petits poissons.
JP : Sans compter la destruction qui a été faite par les bateaux en bœufs.
Pourquoi ça tuera toujours les petits malgré les grandes mailles ?
LS : Parce que les mailles ne travaillent pas au carré, alors, quand un poisson passe sa tête, craque.
JP : Il est coincé.
MG : Il y en a quelques uns qui passent.
LS : Oui qui arrivent à passer. Là où il en partait le plus c’était aux langoustines, quand le cul retombait à la houle alors tous les petits passaient en travers et vivants.
MG : Disons qu’il y a eu un effort de pêche trop constant. Je vais vous raconter le coup de la daurade rose qu’on pêchait. Je vous parle de ça il y a trente ans, il fallait voir les apports de daurade qu’on pouvait ramener. C’est arrivé dans les années 79 ou 80, je me rappelle à Ouessant. On était dans les fonds très, très dur de Ouessant et dans la journée il avait fait quand même ses 15 tonnes de daurades. C’était énorme, mais alors tout le monde était allé dedans. Même, si je me souviens bien, le COUP ?? DE St JACQUES, un pêche arrière qui venait de Boulogne. Alors lui c’était au pélagique, tous les jours il était avec 30 tonnes de daurade à Douarnenez.
Au pélagique ?
MG : Entre deux eaux. Si vous voulez il a le sonar et il repère les bancs de poissons, puis il va les chercher entre deux eaux.
JP : Il passe dedans.
MG : Quand on est arrivé à la criée, c’était de la daurade, du gros pelon quoi, et je me rappelle il y’avait un Monsieur de IFREMER il m’a dit : « Maurice, vous êtes en train de détruire la daurade. » Elle ne peut se reproduire qu’à partir de sept ans, et c’était de la daurade qui avait trois ans. Et effectivement, on n’en a plus pêché.
Et vous vous rendiez compte ?
MG : Oui, mais c’était trop tard. On avait pêché dans la frayère.
LS : Il n’y avait jamais assez de poisson dans la cale. Quand on pêchait 10 paniers, si on avait pu en pêcher 15… Il y a longtemps qu’il aurait fallu un quota pour la grandeur du bateau, et un prix raisonnable, pour que tout le monde gagne sa croûte. Parce que si on fait un quota et qu’on donne un petit prix, le gars n’a jamais de sous.
JP : Oui et quand il y avait beaucoup d’apport, ça ne se vendais pas il y en avait trop.
LS : Parce que tous les bateaux faisaient des grosses marées. C’était avec des pêches moyennes,
MG : Oui, que l’on faisait les plus belles les marées.
JP : Les grosses pêches, ne se vendaient pas : l’encan était submergé de poissons et ils ne savaient plus quoi en faire.
MG : Et si vous passiez, comme nous les patrons, le lendemain matin ou le jour de la vente, dans le bureau territorial on vous disait : « vous avez vingt-cinq tonnes, le prochain coup il faudrait peut-être en ramener trente ou trente cinq… La pression était là. Si tu te souviens, il y a une quarantaine d’années, à La Rochelle, la moindre vente à la criée c’était dans les cent dix, cent vingt tonnes par jour.
JP : Minimum ! Il y avait trois, quatre tours de ventes.
LS : On était vingt petits bateaux à la vente. On avait tous une dizaine de tonnes, sept à dix tonnes, dont la moitié de langoustine : quatre, cinq tonnes de langoustine.
JP : Et les Etellois qui rentraient trente tonnes…
JP : Les bateaux etellois qui vendaient ici. Les bateaux d’Etel qui travaillaient dans le nord aux divers.
MG : La criée avait passé un contrat avec eux : ils ramenaient du divers. Notre spécialité, ici, c’était la sole, le Merlu, la daurade. Les divers comme les merlans,
JP : Ça ne se vendait pas.
MG : Eux ramenaient trente à quarante tonnes de poissons divers.
JP : Et ils s’en tiraient avec ça !
LS : Oui avec le tonnage.
JP : Ils étaient combien à bord ? Six ou sept pas plus ?
MG : Sept, c’est à peu près ça.
LS : On faisait le même métier qu’eux mais…
LS : On peut dire que c’est pile ou face.
JP : Enfin, tout a été détruit comme ça. On a tout modernisé : les chaluts, les bateaux et on a tout détruit. Enfin ce n’est pas nous, c’est ceux qui nous commandaient, parce que le patron, il fallait qu’il pêche, c’est ça le problème.
LS : Le patron c’était pareil, s’il ne ramenait rien…
JP : Lui aussi, il fallait qu’il gagne sa croûte. Même vis-à-vis de l’équipage, il fallait bien qu’il pêche pour que l’on gagne notre croûte.
LS : C’est une chaîne sans fin.
MG : Puis on s’en est aperçu quand les appareils de navigation se sont perfectionnés, c’est à ce moment là que l’on a eu le DEKA. Je peux vous dire carrément, que quand on n’avait pas le DEKA, c’était à nos risques et périls. On allait dans ce coin là, bon il y a une épave là… Mais lorsque les appareils de navigation se sont perfectionnés, traceur de route et tout ça… et bien la seule chose qu’on a su faire… Parce que c’est arrivé quelques fois : on avait des épaves en entrée de la Manche et il y en avait de belles qui avaient été coulées pendant la guerre, et quand on les avait, on les pointait au radar ; et bien j’ai vu passer des chaluts, à toucher et dans un quart d’heure il y avait quand même 11 tonnes de lieu jaune. On allait les chercher où il ne fallait pas, c’était plus fort que nous.
JP : Oui, parmi les épaves.
MG : On passait à toucher les épaves c’était garni ! On voyait la détection de poissons, on passait. On refaisait un autre tour, il y en avait trois ou quatre tonnes, puis on s’en allait. Oui, mais vous voyez où ça peut mener. C’est l’appât du gain.
JP : Tout, tout a été détruit.
Vous est-il arrivé d’avoir peur à bord ?
LS : Je dirais que je ne crois pas celui qui dit n’avoir jamais eu peur.
JP : Il y a des moments, oui c’est sûr.
LS : Moi qui ai toujours fait les petits quinze, vingt mètres, c’était surtout quand tu as des rouleaux de plus de dix mètres qui te courent aux culs… J’aime autant te dire que tu demandes si tu vas passer au-dessus. Et bien il y a un petit pincement au cœur quand même. On fait confiance au bateau, parce qu’il y a des bateaux vraiment bons. Moi je sais qu’une fois, je n’ai jamais eu peur, on n’a jamais cassé un carreau rien, sur le FURETEUR c’était pareil. Puis avec Yves, ce n’était pas un fou.
JP : Ce n’était pas un sauvage, mais il y avait des patrons qui étaient sauvages attention.
LS : Et ils cassaient du bois vite fait !
JP : Avec certains patrons, mauvais temps ou pas, les gars étaient dans la coursive. C’étaient des vrais fous.
MG : Y’avait aussi le mauvais temps et…
JP : Généralement c’était presque tous des patrons Bretons…
LS : C’était les Bretons. Mais j’ai vu aussi des bateaux qui n’étaient pas Bretons.
MG : C’est vrai qu’il y en avait.
LS : Je ne sais pas si toi tu es Breton?
JP : Ah moi je ne suis pas Breton ! Je suis Rochelais pur sang et j’y tiens.
LS : Je suis né à la maternité ici.
MG : Et dans les peurs de la navigation il y avait aussi la Manche ou alors au Cap Finistère : on était sur la ligne des cargos…
JP : Ah oui là-bas alors là… c’était limite.
MG : Alors là, croyez moi, que quelques fois c’était limite, vous voyiez ce cargo qui ne se déplaçait pas, alors que pour vous, manœuvrer n’était pas évident. Oh j’en ai vu trois, quatre fois…
LS : Parce que là, il n’y avait pas de radar.
MG : Et en Manche, dans la brume, c’était affreux…
LS : On faisait 24 heures dans la brume.
MG : Vous entendiez ces bateaux, des portes conteneur, les bananiers, les paquebots, ils allaient à vingt nœuds c’était impressionnant dans la brume.
LS : Il y en a un il nous a passé comme ça (à toucher la coque)… C’était le Palicio (?)
JP : Parce que sur ces bateaux là, comme tout est ultra moderne, des fois, il n’y a personne en haut. Le gars est parti boire un coup à côté…
MG : Ou alors, il est dans la chambre de quart.
JP : Le bateau va tout seul, c’est comme ça qu’arrivent les accidents. D’ailleurs, il n’y a pas longtemps le chalutier qui a été abordé, il devait quand même le voir sur l’eau même s’il était petit. Ils ont quand même des appareils sophistiqués pour les voir…
LS : Quand tu es dessus ils ne voient pas, mais avant, ils voient quand même, surtout maintenant avec les radars.
JP : à Finisterre, enfin l’Espagne, des bateaux ont été obligés de stopper sur le train pour le laisser passer. Robert était en train de corner pour prévenir le gars de la passerelle quand même. On voyait que les portes étaient ouvertes sur le cargo bon et l’autre il était rendu de l’autre bord… puis on a vu l’officier de quart qui est sorti. Mais si on n’avait pas stoppé, et bien il y avait longtemps qu’on était dessous… Ils ne sont pas tous comme ça.
Est-ce que vous naviguez toujours ?
LS : J’avais deux canotes quand j’ai pris ma retraite. On m’avait payé une lasse, un petit bateau plat, et j’allais à la pêche. Après j’ai eu un petit bateau à voile, j’avais emmené ma femme… On avait eu un peu de brise et elle était morte ! Changée de couleur dans l’espace d’une heure ! Je croyais qu’elle allait mourir. Alors elle m’a fait vendre le bateau, elle m’a dit : « ton bateau, demain je le mets sur le 17 », et c’est Jean qui l’a acheté.
MG : J’ai eu le mien aussi et puis je l’ai vendu il y a deux ans.
JP : Moi ça m’aurait plu d’avoir un petit bateau, mais ma femme ne veut pas. Pourtant, son père était marin aussi, toute sa famille c’était des marins, mais non.
LS : Si ma femme n’avait pas été malade, j’aurais eu un petit bateau, un petit voilier de six, sept mètres. Je serais allé jusqu’à l’île d’Yeu. Si on ne m’avait pas arrêté en route, comme je n’ai pas de brevet, rien du tout !
La mer vous manque-t-elle?
LS : Ah si, je vais tous les jours sur le port.
JP : Ah moi aussi.
MG : Il y a quand même la nostalgie.
LS : Quand on va se promener avec ma femme en Bretagne, on ne tarde pas à aller voir des bateaux. On allait souvent se promener en Bretagne, mais on y va moins maintenant parce qu’en vieillissant pour conduire…
JP : Ce qui fait le plus mal au cœur c’est quand on passe ici, de ne plus voir de chalutier (au niveau du bassin des chalutiers). Et je passe souvent, parce que j’habite à 500 mètres d’ici.
LS : Oui…
MG : Ah oui…
JP : Et quand on a va à La Pallice, à Chef de Baie… Alors là, j’ai un cafard monstre quand je vois ce grand port désertique. D’abord je n’y vais plus.
MG : Désertique oui.
JP : Avec trois, quatre bateaux foutus dans un coin là, oh lala c’est une catastrophe. Une catastrophe. Ça fait mal au cœur hein ?
MG : C’est un peu ça qu’on a perdu ici. Parce qu’on venait. Je ne sais pas, c’était une famille, il faut l’avouer, il y avait une ambiance sur ce quai.
JP : Et on voyait les copains. On se voyait tous les dimanches matins, tous les samedis matins, là, parce que tous les dimanches matins, sur le quai, il y avait toujours des marins dans un coin : là une dizaine, une autre dizaine par là, une quinzaine par-ci, et qui papotaient, qui discutaient… On voyait des marins là, maintenant on ne voit plus personne.
MG : Non, on n’a plus cette ambiance qu’on avait là.
LS : Et puis vous avez été quatre fois mettre un filet et vous vous prenez pour des marins… Bon ben, on s’engueulerait tous les jours, je n’y vais pas !
MG : Ça a bien changé. Enfin, on le savait pertinemment quand ils ont fait Chef de Baie. J’ai dit ça : « à La Rochelle on ne verra plus les copains », et on ne les voit plus. Je vous dirais franchement, c’est quand on va aux enterrements qu’on se voit…On se regarde. Ah il n'y a que là qu’on se voit... Oui il n’y a que ça.
LS : Quand Yves a vendu son bateau, il m’a dit « Lolo je crois bien que je vais vendre mon bateau. » Alors là, j’allais avoir 50 ans, Je suis demandé où c’est j’allait atterrir… Et j’ai eu l’occasion de partir sur les bacs à 50 ans. J’ai fait cinq ans et je n’ai pas usé une paire de ciré ! Alors qu’ils m’en fallait une paire tous les ans. Ah ça, ça a changé, il m’en avait donné deux parce qu’on m’avait usé mon sac : je pose mon sac sur le tambour pour amarrer le bateau, j’amarre le bateau et quand je reviens rien… Tout le monde était parti, c’était le dernier tour le soir, il y en avait un qui avait usé mon sac…
Avez-vous des histoires marrantes à raconter ?
LS : Des marrantes ? Pas tellement ; si des fois quand on rentrait dans un port il y avait des trucs marrants.
JP : Quand on tombait en panne, puis qu’on allait en Espagne, parce que j’ai beaucoup fait la côte espagnole, par moment ce n’était pas triste !
MG : Je vais vous raconter une anecdote que j’ai toujours gardée. C’était à bord, à ce moment là je ne commandais pas. On était dans le golfe, en train de travailler. On était à deux, de quart de nuit, parce qu’on faisait quatre heures. À ce moment là l’équipage couchait sur le gaillard d’avant, à l’entrée du poste d’équipage, il y avait un coin avec un poêle. Et Tristan m’a dit « je vais aller faire griller des grondins gris là ». On appelait ça les canarons.
JP : Des canarons verts.
MG : Je ne sais pas si vous vous en souvenez, il y avait les boîtes de poivre rouge en acier. Il a voulu saupoudrer les poissons de poivre et tout est parti ! J’ai vu les gars sortir du poste en courrant, ça pleurait ! Ça pleurait de partout ! La boîte de poivre renversée sur le poêle! On avait rigolé !
On mangeait bien sur les bateaux ?
LS : Oui.
JP : Après la guerre on n’avait rien à manger, on n’avait que du poisson
LS : Il y avait les tickets encore.
JP : Oui ben les tickets, si mes souvenirs sont exacts, pour faire quinze jours de mer, on avait droit à trois repas de viande fraîche, et un repas de lard salé. Quand on mangeait le lard salé on savait qu’on allait à terre. C’était le dernier repas de viande et en principe deux jours après on était à terre.
LS : Après on mangeait bien.
JP : Quand on a commencé à naviguer après la guerre, le mousse faisait à manger pour dix bonhommes dans le poste avant. Parce qu’on dormait devant sur les bateaux à vapeur, le poste était sous le gaillard. Et dix bonhommes, je peux vous dire que c’était des sauvages, devant il y avait les chauffeurs, les matelots. C’était la guerre entre les chauffeurs et les matelots. Il y avait aussi le mousse ou le novice, généralement il y avait les deux, mais enfin il n’y avait qu’un mousse. A cette époque là, les gars chiquaient, attention, ce n’était pas des tendrons. Quand ils étaient assis à la table, là au coin, et qu’ils chiquaient, ils envoyaient leurs jets dans l’entrée de la porte. Mais souvente fois ils loupaient la porte. Ils tapaient dans la cloison, ou alors ça tombait dans le poste, et il fallait que le mousse nettoie.
Et quand il n’y avait plus de charbon dans la caisse pour le poêle, il fallait que le mousse aille en monter à la manche à air. Il y avait une caisse qui contenait à peu près 50 kilos de charbon. Il fallait monter ça à la main, alors il fallait descendre le seau. Il était en ferraille, oh il était aussi lourd que le mousse ! Il fallait le descendre : il fallait faire le tour par derrière, descendre dans la machine, aller dans la chaufferie, charger le seau, parce que le chauffeur qui était en bas ne voulait pas remplir le seau.
LS : Il fallait lui donner un litre de pinard. C’est ce que je faisais !
JP : Ils n’étaient pas tous sauvages, il y en avait un ou deux qui n’étaient pas mauvais. Si vous tombiez sur un bon gars, il remplissait le seau et le mousse n’avait plus qu’à le monter. Mais quand le seau était plein, il était plus lourd que le mousse. Alors on se cramponnait, aller vas-y que je traverse la coursive. Vous voyez ce que ça donne sur un bateau. Au milieu du bateau : il fallait envoyer le seau devant, par dessus les planches des parcs… Et personne ne donnait la main. Si vous vouliez avoir un coup de main il fallait payer à boire à un matelot ou un chauffeur. Généralement le mousse ne buvait pas. Alors il embarquait un ou deux litres de vin pour donner un coup aux chauffeurs, pour avoir du charbon. Pour qu’il n’ait pas la corvée de le monter. Vous voyez comment c’était.
MG : Tout ça c’est vrai.
On buvait beaucoup à bord ?
JP : Oh oui, c’était dur, ils marchaient au super. De toute façon il n’y avait que ça pour les tenir.
LS : Oui les chauffeurs c’est sûr !
JP : Les chauffeurs sûr, mais même les matelots.
MG : Même les matelot.
JP : Ah quand on passait 24h sur le pont… il fallait quelque chose. Puis à part ça, ils avaient quand même le caractère qui durcissait un peu. On ne se rasait pas, il y avait les paquets de tabac comme ça après 15 jours… Non mais c’est vrai, il y en avait qui étaient méchants comme la teigne. Ce n’est pas du baratin, sûrement pas.
MG : Oh oui. Mais moi, je n’ai pas eu à me plaindre.
Il est arrivé que des gars se battent sur les bateaux ?
JP: Oh, c’est arrivé!
MG: Quelques fois.
JP: Entre les chauffeurs et les matelots oui. Puis attention il y en avait qui étaient de belles bêtes. Il y en a qui étaient tatoués de partout.
MG : C’était rare quand même.
JP : Quand j’étais mousse je regardais quand ils se lavaient à poil, dans le poste parce qu’on n’avait pas de douche. Ils se lavaient avec un seau.
Je n’avais jamais vu de bonhomme à poil, il y en a qui étaient tatoués partout, oh je voyais tous ces tatouages, j’avais jamais vu ça ! Il y en a qui étaient tatoués entièrement !
On a parlé de bizutages de mousse qui étaient assez…
JP : Je n’y ai pas eu droit.
MG : Ah je n’en ai jamais vu.
LS : Ils ont voulu me passer à la moutarde, j’en ai mordu un jusqu’au sang, ils m’ont lâché et ça a été fini. On ne m’a jamais rien fait.
MG : Je n’ai pas connu ça. Et pourtant, j’étais avec des terre-neuvas, ce n’était pas triste hein? Remarque, le capitaine en haut n’aurait pas accepté ça.
LS : Moi jamais, mais ça venait du patron. Si un matelot m’avait engueulé, ou avait voulu me foutre une claque sur la gueule il l’aurait débarqué.
JP : Tout à l’heure je vous disais que le mousse faisait à manger pour 10 bonhommes, mais en plus de ça, à cette époque là, on récupérait le foi du poisson que l’on mettait dans des barriques. Le foi du poisson qui allait aux usines, c’était récupéré. Alors devant, à toucher le gaillard, les bidons étaient amarrés, pour ne pas que ça se barre. On remplissait des bidons de deux cent litres. C’était le mousse qui faisait ça : parce qu’il n’avait rien à faire ! Il faisait à manger, il fallait qu’il vide le parc, il fallait qu’il trie le parc…
LS : Et la boîte à aiguilles…
JP : Il fallait qu’il affale le poisson. Et il fallait remplir les aiguilles, la caisse à aiguille. Elle était en petit bois, épais comme ça (environ 3cm), imbibée d’eau et elle était aussi lourde que le bonhomme ! Et il se faisait engueuler du matin au soir, tout le monde l’engueulait. Donc, il fallait qu’il mette le foi dans les barriques, mais, ce qu’il y avait aussi c’est qu’il ne fallait pas remplir les barriques complètement. Parce que le foi fermente. Une fois, la barrique était trop remplie, puis elle a pété. Elle a explosé ! Et tout l’avant du bateau, tout le pont, plein d’huile ! Oh j’avais gagné la journée là ! Je me suis fait souffler dans les bronches ! Je l’entends encore. Tout le pont, tout le pont inondé de foi, puis le bosco gueulait. J’avais trop rempli les bidons. Et de temps en temps, il fallait que le mousse vienne pour purger, pour enlever le gaz dans les barriques. Il ne fallait pas oublier.
LS : Oui, c’est vrai.
JP : Oh mais le mousse, c’était l’esclave du bord. Et il fallait faire le travail, autrement, en arrivant à terre, fini la marine !
MG : Je vais raconter une histoire. C’était à Terre Neuve. On était au Goéland. Il y avait une brume à couper au couteau. Alors il fallait se méfier, parce qu’à ce moment là, je vous parle des années 51 ou 52, il y avait quand même des voiliers portugais. Ils naviguaient toujours avec des petits doris, alors il fallait faire attention : parce qu’un petit doris, avec un bonhomme dedans, il fallait le voir. Je me rappelle, j’étais avec mon copain Jules, on était sous la passerelle en train de remplir les aiguilles. Et, tous les deux, je ne sais pas pourquoi : « ah ce qu’on s’emmerde ici ». Le vieux nous dit : « venez par là ! Tous les deux ! Puisque c’est comme ça, tu vas aller sur le gaillard devant et tu vas veiller pendant deux heures. » Deux heures en train de veiller devant. « Ah ça, tu t’emmerdes, et bien tu ne vas pas t’emmerder pendant deux heures, vas à l’avant ! »
Et c’était formateur ?
JP : Oui oh, ça de toute façon.
MG : Ben oui…
JP : Moi, je n’ai jamais fait de mal au mousse, je n’ai jamais joué avec les mousses, parce qu’il ne faut pas jouer avec un mousse. Tous les mousses que j’ai eu, et ils sont tous en vie d’ailleurs, ça a fait des formels matelots, des grands matelots, des bons marins.
MG : Oh ils étaient durs les anciens.
JP : Ah oui.
MG : Mais on a été moins dur quand même, a priori.
JP : En principe le mousse était dans le magasin, avec le bosco. C’est là qu’il apprenait à travailler, parce que quand on était dans la coursive ou aux avaries il n’avait pas le temps d’apprendre. Sinon il ne fournissait pas les aiguilles. Et ça tricotait vite, il fallait fournir les aiguilles, mais quand il avait du repos, il était dans le magasin avec le bosco, et je lui donnais du travail à faire, et c’est comme ça qu’ils apprenaient à faire des queues de boule, à faire les petites épissures, puis des grosse épissures…
Des queues de boule ?
JP : Les queues de boules c’est un bout, avec un œil. Dans le temps, on embarquait des sacs à boules, il y avait quatre boules en verre sur les chaluts. Elles étaient séparées avec un amarrage, il y avait une queue qu’on amarrait sur la corde de dos du chalut pour le tenir ouvert au fond. On appelle ça les queues de boule, c’était le premier travail du mousse : apprendre à faire les queues de boule. Et à cette époque là, ce n’était pas en nylon, alors c’était vite pourri, vite cassé. Mais c’est comme ça que l’on apprend à travailler.
LS : On apprenait à travailler en deux temps : t’apprenais à travailler et puis t’apprenais à faire vite !
JP : Ah oui !
LS : Oh ça n’allait jamais assez vite!
JP : Il y a des fois « ça bombait quinze », attention ! J’ai pratiquement toujours eu de bonnes équipes !
LS : Mais c’est toi qui les ramassait.
JP : Le singe en haut, il voyait bien que « ça bombait quinze »
Le singe ?
JP : Le singe c’est le pacha !
MG : Le patron !
JP : On ne le lui disait pas à lui que c’était le singe, mais dans la coursive : « vas voir le singe ». Il le savait.
MG : Oh oui on le sait !
JP : Vous savez pourquoi on l’appelle le singe ? Ce n’est pas moi qui ai trouvé ça ! C’est parce que généralement les patrons étaient toujours en train de gesticuler à la passerelle, ça n’allait jamais assez vite, alors ils l’appelaient le singe !
Les aiguilles, le ramendage ?
MG : la navette.
JP : Les aiguilles à chalut, pour ramender. Elles sont remplies de fil qui sert à ramender. C’est le travail du mousse.
LS : Et il fallait qu’elles soient bien tassées.
JP : Après il fallait les souquer.
MG : Parce que quand tu ne souquais dessus, pof (elle explose)
JP : Il ne fallait pas que le file soit mou parce que si c’était mou, le gars coupait : « tiens démerdes toi avec ton aiguille ». Et alors là, il fallait la défaire, mais pendant ce temps il y en avait qui attendaient: « une aiguille mousse, une aiguille ! ». Puis il y a des gars qui étaient assez intelligents ! Quand la coursive était barrée par le chalut, qu’on était en train de travailler ils balançaient l’aiguille. Alors il fallait sauter au-dessus du chalut, et il aurait fallut prendre un avion pour aller à l’autre bord ! On balance un os à un chien… C’était pas de la tarte vous savez ! Le mousse, quand il faisait matelot il était au courant du boulot, il fallait toujours faire vite sur les bateaux parce qu’en haut, le singe, attention ! Et les mains gelées !
Vous aviez les mains abîmées ?
JP : Ça, pour avoir les mains abîmées ! Quand on arrivait à terre et qu’on avait peut-être trois, quatre millimètres de couenne dans les mains, dans les doigts puis qu’on caressait maman… Et bien, ça lui faisait un drôle d’effet!
MG : Il est vrai que pour en arriver à faire mettre des gans, ça a été relativement long. Les premiers qui ont parlé de ça, et bien excusez-moi, mais ils se faisaient traiter de gonzesse. Ça été dur à faire mettre des gans pour manipuler des fils d’acier. Et il fallait voir les phlegmons…
JP : Les panaris,
MG : Sans arrêt !
JP : Et les boutons aussi avec le frottement du ciré…
MG : Oh les choux !
LS : Moi, je n’ai jamais eu de boutons.
MG : Moi j’en ai eu, j’en ai encore les marques ici, aux poignets.
JP : Il y en a qui avaient les poignets gonflés, pleins de pu, ça coulait partout…
MG : Surtout avec les premiers cirés que l’on avait, je vous parle de ça, il y a cinquante et quelques années, traités à l’huile de lin. Plus les blessures remontaient, plus vous remontiez les manches, plus ça remontait …
JP : Encore une anecdote sur ces cirés : c’était comme de la toile avec de l’huile. De l’huile que l’on mettait dessus. Quand on débarquait d’un bateau avec nos affaires, on débarquait le ciré. Si on restait quelques jours à terre, on le mettait sur un cintre, on mettait de l’huile dessus, pour repartir sur un autre bateau. Autrement le ciré était toujours transparent, et on était toujours trempé.
LS : Je n’ai pas connu de ciré étanche, vraiment étanche
JP : Les anciens cirés si, j’en ai eu étant mousse.
MG : Ah si quand même.
LS : On était étanche trois heures…
JP : Ce qui était bien, c’est quand il y a eu les cirés en nylon. Ceux qu’il y a maintenant. Là vraiment, c’est la panacée parce que c’est léger, puis c’est maniable pour travailler. Mais les cirés qu’on avait c’était raide comme tout. On ne pouvait pas bouger, ça coupait aux genoux, à l’intérieur des coudes, ça coupait partout.
MG : Ça coupait sous les bras…
LS : Alors c’était les fuites. Quand il faisait mauvais temps l’eau rentrait par là. On se prenait le pantalon dans une épingle de fune et il y avait un trou comme ça dedans, un accroc et l’eau passait, on était toujours trempé.
JP : Et les suroîts : pour ne pas que l’eau tombe dans le cou, c’était pareil. Oh ! C’était plaisant ces machins là. Après ils ont fait les cirés avec des capuches, c’était quand même plus pratique. Quand on pense à tout ça et encore on en oublie, parce qu’il faudrait y passer au moins quinze jours, pour tout savoir, pour se rappeler, il y a des trucs qui reviennent comme ça mais…
Et aux pieds ?
LS : des bottes
MG : des bottes
LS : Mes premières bottes étaient à semelles de bois. C’était une paire de bottes en caoutchouc qui avait été coupées raz la semelle et mise sur une semelle de bois. C’était un Boulonnois qui était sur les chalutiers qui me les avait donné. Parce qu’à ce moment il fallait des tickets pour avoir des bottes, et si le vieux ne m’avait pas donné sa vieille ses paires de bottes, je serais parti sans bottes.
JP : Et les cuissardes n’existaient pas à l’époque
MG : Si il y en avait mais enfin… Des sabots, j’ai eu des sabots avec de la toile cirée.
LS : Ou alors les chambre à air de camion et de bagnole.
MG : C’était comme ça, vous voyez que la journée était longue…
JP : Alors quand on avait ça sur le dos pendant quinze jours... Il y en a, sur les anciens bateaux, là au début, les bateaux à vapeur, parce qu’on a tous débuté par là, les gars étaient tellement fatigués qu’ils embarquaient dans leur couchette avec le ciré tout. Et ce n’est pas du baratin, je ne mens pas.
MG : Avec le ciré oui.
JP : Les bottes, tout, ils embarquaient tout dedans. Ils n’avaient même plus la force de se changer ni de s’habiller. Puis il fallait faire vite pour se lever et aller sur le pont, parce qu’en cinq minutes il fallait être sur le pont.
LS : Ils étaient prêts.
JP : Ils étaient prêts, ils étaient tous vivants et allez, hop ils allaient virer sur le pont. Parfois c’était plein de poisson allez, on embarque dans le canot comme ça !
LS : Et sur les bateaux en bois, même quand tu rentrais dans ta couchette des fois il te fallait le ciré.
JP : Oui, il y avait des fuites dans les couchettes en plus.
LS : Quand les inspecteurs de navigation et tous les pachas venaient faire des inspections…
JP : Ils se foutaient pas mal des couchettes.
LS : passée la visite, je les ai vu regarder partout, mais je n’en ai jamais vu un regarder dans les couchettes.
JP : Non.
LS : S’il avait passé sa main sous les couchettes, il aurait vu que le matelas était trempé… Jamais il ne regardait ça. Si, il y en a un qui était descendu dans le magasin sur le PILE OU FACE, il m’avait dit : « dis donc y’a pas beaucoup d’ordre là dedans », « Oh ici il n’y a pas de mousse, c’est moi qui fait le mousse ! » Oh putain, il est parti…
Vous repartiriez demain ?
LS : Oui, si c’est sur un bon bateau.
JP : Moi si c’est pour aller à La Pallice …
MG : Partir en mer, je serais malade sûr.
LS : Moi, je ne suis pas malade.
MG : J’étais malade pendant trente ans alors ma foi…
JP : Tu étais malade toi ?
MG : Ah oui, à chaque fois que je partais en mer. Ça ne durait pas longtemps mais j’ai été malade. Je n’étais pas malade à mourir mais, pendant 30 ans…
LS : Tu as été malade toi ?
JP : Au début de ma carrière, étant mousse.
LS : Je n’ai jamais été malade.
JP : Quand je suis parti en mer la première fois, j’étais dans la coursive, dans l’eau, couché et je ne bougeais plus. Ils croyaient bien que j’étais mort une fois.
Alors Raconte/FAR septembre 2006.