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ALORS RACONTE
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| Alors raconte, l'Angoumois |
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Jean-Claude Lequilliec
Témoignage de Jean Claude Lequilliec, chef-mécanicien qui nous a quitté récemment. "L’Angoumois est sorti du chantier en décembre 1969. J’ai embarqué juste après Noël puisque l’on a passé le premier de l’an en mer. Il y avait 12 personnes sur l’Angoumois : le patron, un lieutenant, le chef mécanicien, 2 graisseurs, un cuisinier, un maître d’équipage, 5 matelots et un mousse. Le patron se levait à 5h le matin et finissait souvent vers 22h/23h le soir. Ensuite, c’était le lieutenant qui prenait un ou deux coups de chalut pendant que le patron se reposait. Le lieutenant couchait en haut sur la passerelle. La journée d’un chef-mécanicien à bord commençait vers 7h15 le matin.
lire la suite...Nous nous partagions les quarts avec le second mécanicien et le graisseur.
De 8h à 12h, c’était mon quart, le graisseur faisait de 12h à 16h, le second, de 16h à 20h et ainsi de suite toutes les 4 h.
Lieux de pêches et espèces
"Les premières années, nous faisions les côtes d’Espagne. On ramenait environ de 12 à 20 tonnes de poissons de bonne qualité : du merlu, du merluchon. Et puis, il y a eu des polémiques avec les autorités et les marins espagnols qui ne voulaient plus nous voir sur leurs côtes car ils disaient qu’on pillait leurs zones de pêche. Alors, nous avons dû aller pêcher jusqu’au nord de l’Ecosse. Nous ramenions du lieu noir, un poisson de moins bonne qualité. Pour gagner notre croûte avec du lieu noir, il fallait donc en ramener jusqu’à 65 tonnes, ce qui représentait la capacité maximum de l’Angoumois. Nous devions rentrer la cale pleine à ras bord. Nous faisions environ 3 marées tous les 2 mois dans le nord contre 2 marées par mois en Espagne."
Le retour au port
"L’arrivée au port, c’était le meilleur moment de la marée ! Il y avait toutes les femmes sur le quai avec les enfants. J’étais en général le dernier à débarquer car c’est moi qui stoppais les moteurs avec le graisseur et le second. C’était souvent moi qui fermais les portes. Alors, je débarquais sur le quai et je me retournais pour regarder au carreau. Mon très cher patron avait déjà mis son ardoise avec le jour et l’heure du prochain départ.
Le lendemain matin, vers 9/10h le matin, on venait voir les résultats de la vente pour avoir une idée de la paie qu’on allait toucher le lendemain. Sur l’Angoumois, nous avions l’avantage d’être payés au minimum garanti contrairement à beaucoup d’autres qui étaient à la part. Quand on était à la part, si la pêche avait été mauvaise et si le produit de la vente ne couvrait pas les dépenses, il arrivait que les membres de l’équipage y soient de leur poche. Personnellement, je me souviens d’avoir dû débourser 100 Fr au retour d’une marée ! "
André Lelay
Témoignage d'André Lelay, cuisinier à bord du Manuel Joël et de l'Angoumois Je m’appelle Lelay André. J’étais cuisinier pendant environ 45 ans et j’ai embarqué sur l’ANGOUMOIS dans les années 72. J’ai navigué 4 ans à bord de ce bon bateau. Tout se passait bien : il y avait une très bonne ambiance et un bon équipage. J’ai embarqué sur l’Angoumois grâce au second. Je venais de débarquer d’un autre bateau et il m’a dit : « Dédé tiens il manque un cuisinier sur l’Angoumois est-ce que ça t’intéresserait ? », j’ai dit « OK ». On est allé voir le patron et l’armement et mon embarquement sur l’ANGOUMOIS s’en est suivi.
lire la suite...J’ai été très content. Comme les trois quart des bateaux de cette époque là, ce bateau était un pêche arrière. Il a été construit dans les années 68. C’était une des première fois que je naviguais sur un pêche arrière. C’était très intéressant, surtout pour les matelots et le cuisinier parce que l’on pouvait aller travailler le poisson dans la salle de travail, à l’abri. Comme on dit : « les matelots avaient beaucoup moins de paquets de mer sur la gueule ». Ils étaient plus abrités et ils restaient moins longtemps aux manœuvres, juste pour monter le chalut. Après, s’il n’y avait pas d’avarie, tout le monde allait travailler en bas. Ça arrivait quand même de temps en temps de faire des avaries, dans ce cas, il y avait des mécaniciens, le cuisinier qui s’occupaient du poisson.
En tant que cuisinier sur les bateaux de pêche vous considérez-vous comme marin ?
AL : Je me considère plus marin que cuisinier. Souvent les cuisiniers de la pêche ont commencé comme mousse et matelot… J’ai été obligé d’être cuisinier parce que j’étais daltonien. La marine ne voulait pas que j’embarque comme mécanicien ou matelot : j’étais inapte aux quarts. Je me suis branché en cuisine parce que pour moi il n’y avait que la pêche qui comptait, je ne voyais pas ma vie autrement qu’en mer. J’ai été déçu puisque je voulais faire matelot et me perfectionner : aller aux cours de patron de pêche. Mais là, je ne pouvais pas, j’ai donc appris à faire à manger.
Les gars m’ont dit « bon ben Dédé tu vas rester à bord » j’ai dit « oui mais je ne sais pas faire à manger moi », alors ils m’on dit : « on te fera voir ».
À ce moment là j’étais sur les petits bateaux, comme le Manuel Joël par exemple, on faisait la langoustine. On était six à bord et le patron, l’armateur du Manuel-Joël naviguait comme matelot avec nous et lui savait faire à manger. Il m’a appris certaines choses, en plus de faire à manger je travaillais normalement, mais je ne faisais pas le quart la nuit. J’ai appris comme ça, ensuite au service militaire je me suis beaucoup amélioré. Ça c’est bien passé, les gars étaient contents : sur un chalutier lorsqu’on mange bien l’ambiance est bonne, ils sont contents et tout se passe bien.
Quelles sont les particularités de la cuisine à bord ? Les inconvénients, les avantages :
AL : D’abord on s’en va 15 jours alors le cuisinier fait ses commandes. Il faut qu’il embarque à manger pour quinze jours et pour tout l’équipage. Il fait sa commande à la boucherie, à l’épicerie, et de pain… Il ne faut pas qu’il manque un morceau de viande parce qu’on n’ira pas en chercher à terre. Les inconvénients… quand on aime son métier... Ça se passait bien. Qu’est ce que je pourrais vous dire ? Ça remuait bien sûr. Des fois le soir je me disais « tiens demain matin je vais préparer un gâteau », je mettrais ça au four, ou je vais faire un rôti, mais vu le temps, on ne pouvait pas faire ce que j’avais prévu, donc on faisait autrement. Dans le mauvais temps avec le roulis, la sauce, tout tombait ! Le gâteau s’étalait dans le four. Le far, tout ça, c’était impossible. Alors il fallait tout mettre sur la cuisinière, ne pas se servir du four. Sur l’Angoumois on avait des tringles pour ne pas que tout roule. Mais des fois un coup de cul du bateau et la soupe tombait ; alors il fallait s’organiser en fonction du temps. Oui, les inconvénients étaient surtout liés au mauvais temps
Le pain ?
Sur ces les chalutiers on ne faisait pas le pain. Le pain était embarqué pour quinze jours, c’était du gros pain, du pain spécial quand même, du pain marin. Je ne sais pas comment ils faisaient mais on arrivait à avoir du bon pain. On le mettait dans la cale où il y’avait un coin glace et tous les jours je montais ce qu’il fallait. La viande aussi était dans la cale à poisson et tous les soirs j’allais la chercher. La viande était très bonne mais quand j’ai commencé il n’y avait pas de serpentins de refroidissement. Il n’y avait que la glace alors en fin de marée la viande n’était plus très bonne quand il faisait chaud. A la fin la viande était sous vide.
Aviez vous des recettes particulières que les marins aimaient bien ?
AL : Le menu… On mangeait bien Le dimanche et le jeudi, c’est traditionnel dans la marine. À cette époque là ce qui leur faisait plaisir… On faisait parfois des escargots farcis, je faisais aussi mes terrines ensuite un poulet ou une pintade, les frites bien sûr et des gâteaux, des crêpes, c’était leurs plaisirs. Au départ je prenais aussi deux litres de sang et je faisais mes boudins. J’en faisais, je ne dirais pas des brasses, mais enfin c’était très apprécié des marins pour le casse-croûte. Il fallait qu’il y ait toujours quelque chose à manger sur la table parce que les marins se levaient à n’importe quelle heure. Quand on travaillait la nuit ils passaient dans le carré et ils cassaient la croûte.
Ce qui manquait le plus à cette époque là et que l’on n’arrivait pas à conserver c’était les légumes et les fruits. Mais il y a eu des améliorations avec salles tempérées pour garder les légumes et les fruits à 0°. Il fallait tout surveiller pour ne pas que ça se perde.
Avez-vous des souvenirs amusants, un bon souvenir ?
Des bons souvenirs ? J’en ai tellement. Ah oui ! Il y avait souvent des gourmands à bord, alors lorsqu’on faisait des choux ou des éclairs, on mettait de la moutarde dans la crème puis chacun prenait ses gâteaux, il y avait trois ou quatre choux à l’homme, mais il y en avait qui en mangeaient cinq ; alors je rajoutais ce petit choux ou cet éclair à la moutarde… C’était toujours le même gars qui était attrapé, mais c’était plus fort que lui !
Et il y avait les œufs ! Lorsqu’il restait beaucoup de crème dans la gamelle j’allais leur donner au boulot comme ça ils prenaient tout, ils mangeaient, ils mangeaient et tout le monde rigolait !
Sur l’Angoumois aussi, on était en Espagne, en été et on était bien. C’était une vraie marée de vacance puisqu’on pêchait et qu’on ne faisait pas beaucoup d’avaries. Alors, on allait se faire bronzer sur le gaillard, là devant, quand on avait une heure. Et notre patron avait pris des courants d’air, il était enrhumé; alors il dit « oh j’vais m’soigner moi, j’prends des antibiotiques », je lui dis : « mais ne prends pas n’importe quoi ». « Si les antibiotiques ça va passer tu vas voir »… et puis d’un coup, alors qu’on était en train de se faire bronzer, il ouvre la passerelle : « Vite, viens voir, viens voir DD ! Vite, venez voir !» ; alors on monte, c’est que sa tête avait enflé ! « Oh lala qu’est ce qui t’arrive Vonvon » ? Alors on ne savait pas trop quoi faire. On a appelé le chef mécano qui a dit « je ne sais pas trop ce que c’est faut peut-être mettre du vinaigre» ! Mais c’était dû aux antibiotiques, il avait peut-être fait des mélanges, on ne sait pas trop. Bref, on est rentré à terre, c’était en Espagne puis on est reparti. Ça nous a permis d’aller à terre, d’envoyer du courrier d’Espagne, mais je ne me souviens plus de quel port.
Y a-t-il es choses qui portent malheur, à éviter ?
Oui ben bien sûr. Il ne fallait pas embarquer de checheuille à bord. Le checheuille c’est les longues oreilles. Ça vous dit quelque chose ? Lorsque j’embarquais avec un nouveau patron je lui demandais « est-ce qu’on a le droit d’embarquer des checheuilles ? » surtout les jeunes, avec les anciens il ne fallait pas faire ça. Il y en a qui disaient oui, d’autres non, mais, même s’ils disaient « oui, oh ben embarque ça », lorsque je faisais ce checheuille là, on avait souvent soit des avaries de chalut, soit une petite avarie de machine et je me faisais engueuler ! « T’as vu Dédé ton checheuille, t’as vu on fait des avaries ». Pourtant je choisissais le moment propice, je me disais : « tiens demain on va aller dans cet endroit, il n’y a pas de casse, je vais faire mon lapin. Il ne va rien nous arriver, on va pêcher… » ; Mais il arrivait souvent un petit incident et aussitôt on l’amplifiait. On disait « tu vois c’est à cause de toi qu’on a fait des avaries ». Cette histoire de lapin vient des anciens bateaux à la voile lorsque les lapins du bord mangeaient les vivres, les amarres, enfin est-ce que je sais ?
Y avait-il des choses qui portent le bon œil ou le bon vent ?
Je me souviens d’une anecdote, lors d’une marée, je dis au patron : « tiens la marée prochaine je prends mes congés tu es au courant ». Il fallait prévenir le patron qu’on s’en allait en congé de façon à ce qu’il trouve un remplaçant. Il me dit « ouais, ouais où vas-tu » « je vais à Lourdes et on visitera les Pyrénées ». Quelques temps après il vient me voir :
- « Tu sais pas ce que tu vas faire à Lourdes ; je vais te donner de l’argent et tu vas me faire brûler un cierge »
- Je dis : « si tu veux »
- Il dit : « pour le bateau, pour qu’on pêche tu comprends ça peut nous aider ça »
- « Oh, tu crois ça ? »
- « Ah non, mais on ne sait jamais ».
Alors nous voilà partis, j’obéis, je mets un cierge pour le bateau et je repars. La marée suivante et on part en mer, le patron me dit :
- « As-tu mis le cierge »
- « Ah je l’ai fait brûler, sûr » puis on ne pêchait pas
- « Oh, il me dit, ça ne marche pas »
- Alors je lui dis « attends ils ne l’ont peut-être pas encore fait brûler. »
On était en fin de marée et on avait pêché normalement et à chaque coup de chalut il me taquinait avec ce cierge. Finalement, un soir, on virait, il va voir où en est le chalut, et le voilà qui arrive dans cette cuisine « ça a marché » je dis « quoi ?» « Le cierge, viens voir »… Une espèce de palanquée de daurades cette marée là, inimaginable. Alors est ce que c’est le cierge ou la science du patron ? Je dirais plutôt que c’est la connaissance du patron…
Avez-vous des souvenirs difficiles ?
AL : Oh oui… à bord de l’Antioche on est parti en mer et le bateau n’est pas revenu. On a fait naufrage et on a perdu quatre hommes… Le 9 juin 1979 dans la brume, un minéralier nous a abordé et on a fait naufrage. Un patron Hollandais avec des marins Maltais embarqués comme ça quoi, qu’il ne payait pas trop bien… Donc je disais, un bateau français abordé par un patron Hollandais dans les eaux territoriales anglaises, alors ça a fait beaucoup, beaucoup de tracasserie. Oui ça a été dur. On a été recueilli par le bateau et ils nous ont envoyé en Angleterre…
Ça a été dur oui; d’abord il y a les gars qui n’ont plus voulu naviguer. Moi, je suis reparti dans la même boîte, et quelques temps après on s’est retrouvé plusieurs gars du même équipage, de l’équipage de l’ANTIOCHE quoi. Ça c’était très, très, très triste.
Puis sur l’ANGOUMOIS aussi. J’étais resté à terre. On va dire que je reste souvent à terre, non, je prenais deux marées dans l’année, ça représente un peu plus d’un mois. Donc j’étais resté à terre et le cuistot qui m’a remplacé est mort en mer aussi. En virant le chalut, en fin de marée, il a fait deux tours de treuil dans la bobine là, et sa manche de ciré a pris dans le treuil et il est mort, très triste aussi.
Donc le cuisinier participait à la manœuvre ? Comment vous faisiez-vous ?
AL : à la manœuvre oui. Ah ben je m’organisais, d’abord, selon les lieux. On peut virer par exemple toutes les trois heures, toutes les deux heures : ça dépendait des coins. S’il y avait des avaries ou du poisson ça dépendait. Lorsqu’on virait toutes les deux heures, avec mon travail, je faisais en sorte d’être disponible pour ce temps là. Si je n’étais pas disponible je prévenais le bosco : « tiens j’irai peut-être pas ce coup-ci », « ben t’en fais pas Dédé on va s’arranger », mais en principe j’organisais mon travail avec la manœuvre du chalut. Parce qu’à bord d’un chalutier, ce n’est pas le patron qui commande. C’est le poisson qui commande: s’il y a beaucoup de poissons, on mange à telle heure. Certains patrons voulaient que le l’équipage mange à 3 heures de l’après midi, alors c’était embêtant pour l’équipage et pour le cuisinier, il fallait qu’il tienne tout ça chaud quoi. Oui, c’est le poisson qui commandait, alors tout le monde s’organisait. Des fois, quand il y avait beaucoup d’avaries par exemple, on mangeait en deux bordées. Pour que ça aille les gars mangeaient quand même parce que comme on disait: « sac vide ne tient pas debout ».
Que regrettez-vous le plus de cette période ?
AL : La camaraderie. À la retraite chacun s’en va de son bord. Bon, des fois on se rencontre : « ça va », « oui » ; mais c’est plus pareil, on était quand même soudés en mer, ça me manque ; et puis la mer me manque un peu mais comme beaucoup j’ai acheté un petit bateau et je fais un peu de pêche plaisance, juste pour le plaisir. La mer ne me manque pas beaucoup puisque j’y ai remédié. Mais les anciens copains, tout le monde est parti de son bord. Où se voit-on le plus souvent ? Je dirais que c’est aux enterrements, on est toujours tous les gars. On dit mince, mais on ne se côtoie pas assez, chacun mène sa petite vie de retraité.
Là je suis content parce que j’ai revu quelques copains, en plus je fais parti du syndicat des marins et des retraités donc on se voit de temps en temps. On a une réunion le mardi, on y va, ce n’est pas obligatoire mais on s’y côtoie, on fait un repas et une sortie dans l’année, ça permet de reparler de toutes ces choses, de toutes ces années qu’on a passé ensemble on est content de se voir.
Alors Raconte/FAR septembre 2006.
Richard Pillard
Témoignage de Richard Pillard, lieutenant de pêche "Richard je voudrais que tu commences par te présenter puis que tu me racontes un peu comment tu es rentré dans la marine, ton parcours." RP : L’histoire est simple. J’ai été élevé par mes grands parents en Bretagne, au bord de la mer. Dans un petit port de pêche qui s’appelait La Turballe. Ma famille est arrivée là tout à fait par hasard. C’était un peu des aventuriers et c’était des marins déjà à la base. Ce qui fait que j’ai toujours été bercé par la vie du port. Dans ma famille il y avait des cousins qui avaient des bateaux. Mon grand-père a commencé à naviguer déjà, à Terre Neuve, où il a fait deux campagnes. Comme il a vu beaucoup de misère il a préféré abandonner. Après, il est parti avec un de mes oncles sur des cap-horniers et là, il a commencé à faire des tours du monde. Du côté de mes parents il n’y avait pas de marin, mais comme mon grand-père m’a élevé et bien ma destinée a été de dire : bon je ferai un métier de marin.
lire la suite...Ma mère ne me destinait pas à ça, donc j’ai fait mon certificat d’étude, après le BEPC. Puis, j’ai décidé que je voulais rentrer à l’école d’apprentissage maritime. Comme à l’époque, il n’y avait pas d’école d’apprentissage maritime sur la Bretagne, je suis revenu chez mes parents. Enfin chez ma mère, à La Rochelle où je suis rentré à l’école d’apprentissage maritime à Port Neuf. C’était la deuxième année que l’école existait. Là, j’ai passé mon CAP d’apprenti marin, et au mois de juin, après l’école, j’ai commencé à traîner sur les quais pour chercher un embarquement. J’ai eu un premier embarquement comme novice, sur un bateau qui s’appelait SAINT PATRICK. Je suis tombé, avec beaucoup de chance, sur un équipage formidable. Je me suis embarqué un 19 octobre, nous sommes parti de La Rochelle pour l’Espagne avec furie de temps. Comme j’étais quand même un peu habitué à la mer, je n’ai pas souffert du mal de mer, bien que, pas tout à fait dans mon assiette, ça a été quand même jusqu’à Cap Finisterre. Sur les côtes d’Espagne et bien on a commencé à mettre en pêche. J’ai donc commencé ma carrière de marin sur ce bateau, le SAINT PATRICK, comme novice. Ensuite je lai quitté parce que le patron prenait un autre bateau, mais plus petit. J’avais le choix de rester sur le SAINT PATRICK ou de partir sur un autre bateau. Je suis resté encore une ou deux marées. Malheureusement l’équipage avait changé, et là, je suis tombé avec un équipage disons, qui n’avait rien à voir avec le premier que j’avais connu… Ça picolait pas mal et on a fait une marée décevante. Nous avons fait dix-huit jours de mer, on s’est retrouvé avec du mauvais temps, on a fait énormément d’avaries. On avait calculé que sur les 10 jours de pêche qu’on avait fait, on avait dormi à peu près douze à quatorze heures. Pourquoi ? Parce qu’ayant fait beaucoup d’avaries on avait fait une marée difficile quand même. Et, bien sûr, en arrivant à terre la pêche n’avait pas été formidable et mon salaire a été l’équivalent de trois euros actuels… Et pour les marins c’était rien ! Quand tu as fait dix-huit jours de mer et que tu touches trois euros, c’est vrai que ça vous met un coup un peu au cœur. Vous avez du mal à vous dire : « ben va falloir repartir »… Donc j’ai quitté le bateau. J’ai débarqué et j’ai embarqué sur un bateau de la société Gory qui s’appelait le PAMPERO.
Sur le PAMPERO la vie a repris son cours et les marées s’enchaînaient, les unes derrières les autres. Sur le PAMPERO je suis passé matelot pour la première fois, j’avais dix-huit ans. À partir de là, ma vie de marin a continué en tant que matelot. Deux ans après, j’ai quitté le PAMPERO parce qu’à l’époque j’avais des copains qui naviguaient sur un petit bateau qui était l’ŒUVRE. Il avait commencé à faire la pêche à la langoustine, dans le Nord. Et c’était, c’est vrai, une pêche qui rapportait. Donc un peu par l’appât du gain et par les copains qui faisaient ça : « viens avec nous, embarque avec nous ! » je suis parti naviguer sur l’ŒUVRE. L’ŒUVRE faisait partie de cette catégorie de bateaux de pêche côtière comme le MANUEL JOËL, le BARAKA... C’étaient quand même des petits bateaux, sans confort. A bord de l’ŒUVRE il n’y avait pas de toilette, il y avait une petite cuisine de rien du tout, une petite passerelle. Le bateau était très, très vieux. C’était un ancien thonier qui avait été transformé.
J’ai fait ma première campagne à bord comme matelot pour aller pêcher sur les côtes d’Angleterre, l’Est d’Irlande, on allait pêcher du côté des îles Aran. Ça a été une expérience toute nouvelle parce que là nous n’étions que six à bord : il y avait un patron, un mécanicien et quatre matelots. Quand on partait sur ce bateau là, on n’avait pas de radar. Quand je l’ai connu au départ on n’avait même pas de canot de sauvetage, on avait juste un canot en bois pour nous dépatouiller quoi ! On partait de La Rochelle et on sen allait jusqu’en Angleterre. Les trois quart du temps on était tout seul à la barre. Quand il y avait de la brume il fallait ouvrir les carreaux parce qu’à l’époque il n’y avait pas non plus les rails de circulation comme maintenant à Ouessant. C’était une vraie zizanie pour passer, parce que les paquebots, les cargos, tous les bateaux circulaient. Bateaux de pêche, bateaux de commerce, tout ça se croisait près des côtes, passait n’importe où. Quand la brume était là il fallait ouvrir les yeux. On n’avait pas de radar, rien. On marchait pratiquement au pifomètre, alors on était là, on attendait le dernier moment. On voyait un feu, bon, je mets la barre de ce côté-là ; et on prenait la responsabilité tout seul, parce que le patron ne pouvait pas être toujours là, en train de surveiller. Puis, finalement quand on était sur les lieux de pêche, dans l’Ouest Angleterre, on travaillait dans un endroit qui s’appelait Labadie Bank. C’étaient des zones de pêche pour les langoustinier on travaillait à Small. On remontait après le canal Saint George jusqu’à la hauteur de Liverpool. Là, c’est pareil, j’ai fait les saisons, ça c’est enchaîné. On gagnait bien notre vie.
Par la suite, sur l’ŒUVRE on a eu un jour un coup dur, un coup très dur. On avait fait la campagne sur l’Angleterre et en fin de saison on était parti faire un dernier voyage aux îles d’Aran, dans l’Ouest de l’Irlande. On fait notre campagne de pêche, ça se passe bien, on pêche bien. La dernière journée avant le départ le temps commençait à se couvrir. Le patron nous dit : « il ne fait pas très beau on va partir un peu à l’avance, comme ça, pour aller, à La Rochelle on sera quand même un peu tranquille ». On écourte un petit peu la journée et on appareille en fin d’après midi. La mer avait commencé à fraîchir mais elle était maniable. Ça allait, mais comme on avait de la pêche, le bateau était quand même toujours sur le nez. Puis ce bateau là, il avait deux cent cinquante chevaux et pas de confort rien du tout. Donc on appareille, on s’en va et vers deux heures du matin, je prenais le quart… et là, le vent avait forcé, la mer était devenue vraiment forte et l’homme de quart précédant avait déjà diminué la vitesse. Le bateau avait du mal a rentrer dans la mer : il plongeait et à chaque fois on était complètement recouvert. Le gars me passe la consigne : « si des fois ça fraîchi de trop, tu appelles Henri, ou tu verras ». Bon, on garde cette vitesse là, mais avec le vent et la mer qu’il y avait, on épaulait juste la mer et à un moment, ça faisait peut-être une heure, une heure et demi que j’étais à la barre dans le noir ; comme ça, devant moi qu’est-ce que je vois arriver… Mais une masse blanche, dans la nuit. Une masse blanche qui déferlait. Un rouleau, un paquet de mer qui arrivait, mais en déferlant ; Ça arrive sur le bateau, mais comme un boulet de canon. Il nous prend par le tribord, et là, de l’eau partout ! De l’eau partout, noyé, noyé. Un vacarme infernal, noyé partout, la passerelle, une vieille passerelle qui n’était pas jointe ni rien… L’eau rentrait partout. Ça rentrait par la porte arrière de la cuisine, ça descendait dans le poste d’équipage.
Les gars, bien sur, aussitôt tout le monde s’est précipité d’un seul coup. Moi, j’étais à la passerelle dans l’eau dans ce petit carré là. Les gars sortent à toute vitesse du poste d’équipage, se mettent dans la cuisine. Le patron Henri « mais qu’est ce qu’i c’est passé », je dis « on a pris un jeton quoi ». On se trouvait couvert quand même… et en regardant sur bâbord qu’est-ce qu’on voit ? Il n’y avait plus rien. Comme la mer avait évacué d’un seul coup, tout le plat bord du bateau, la lisse du bateau, de la ferme avant à la ferme arrière avait été carrément enlevé. Il restait un petit bout de planche qui se promenait comme ça, à la mer, et les paquets de mer embarquaient dessus. Et le chalut qui était bridé sur la lisse traînait dans l’eau. À trois heures du matin, tout le monde, le ciré sur le dos, l’eau jusqu’à la ceinture pour reprendre le chalut. On a essayé de le brider comme on pouvait, parce qu’à chaque paquet de mer, on avait quand même un mètre, un mètre cinquante d’eau qui nous passait dessus. À chaque fois, on était presque emporté. Alors on a bridé ça sur les fermes, on s’est débrouillé, on a réussi.
Mais là, par contre la mer avait vraiment forcé et on était en plein furie de temps. Qu’est-ce qu’on pouvait faire ? On était balayé par l’eau à chaque paquet de mer, on n’avançait presque pas et on ne pouvait pas dire « on retourne à terre ». C’était trop dangereux, on avait le phare Blasket tout près de nous. Il fallait qu’on double cette pointe et là, on était obligé de rester comme ça. On a lancé un appel à un bateau, comme ça, à la radio. Et un gros bateau Etellois, qui fréquentait les mêmes zones de pêche s’est détourné. Il est venu prêt de nous au jour, le matin. Il est resté à distance et le matin quand le gars a vu l’état du bateau, il a dit au patron, par radio: « écoutez, je ne sais pas ce que vous voulez faire, mais ça serait plus prudent de mettre votre canot à l’eau et on va vous récupérer. Au moins vous serez en sécurité. Ça sera mieux, au lieu de rester comme ça ». Là le patron nous a dit : « et bien écoutez les gars », lui c’était son bateau, c’était son gagne pain. Il nous dit les gars « bon écoutez, vous prenez la décision. Si vous voulez on met le canot à l’eau et puis l’étellois vous récupère ». Alors on était là, on s’est regardé, on a dit non : « Non on reste tous ». Nous sommes tous restés. Maintenant, je crois qu’on serait parti, mais à l’époque, on était tous jeunes ; un peu d’inconscience peut-être et on est resté là. On a passé toute la journée comme ça, le bateau étellois était à côté de nous, en assistance, au cas où il y aurait eu quelque chose. Dans la soirée la mer a faibli, le vent est tombé. Le coup de vent était passé. Disons qu’on était plus en sécurité, on voyait que ça mollissait. On s’est dit bon, ça ira.
Dans la nuit ça c’est calmé, et au lendemain matin la mer était maniable. Il n’y avait presque plus de mer. Le chalutier étellois, qui était resté quand même à côté de nous en assistance, reprend la discussion avec le patron. Dans la nuit, on s’était quand même parlé régulièrement, pour savoir comment ça se passait. Et le patron dit : «on va faire une chose : on va faire route. Comme il fait meilleurs, la mer diminue, ça commence à être calme. On va essayer de gagner le Sud de l’Irlande et on ira se faire réparer sur la côte Est de l’Irlande, à Cork. » L’étellois reprend sa route et nous faisons le tour du bateau et le patron dit « regardez bien ce qu’il y a ». On regarde tout et on arrive près du gaillard d’avant et bien sûr, on ne pensait même plus à ça ! On rigolait un peu de tout ça. On disait « putain on a eu de la chance ! On s’en est bien sorti quand même de cette histoire… Et en regardant le gaillard puis sous le pont du bateau, on voit que le gaillard, la paroi du gaillard se déplaçait de tribord à bâbord avec la houle… « Mais qu’est-ce qu’il se passe ? Il y a quelque chose qui n’est pas bien là, le gaillard bouge. On dit Henri : « le gaillard, il y a quelque chose qui ne va pas. » Alors il vient voir. Il le regarde, et il dit « oui effectivement ». Comme c’était un hangar : le gaillard d’avant nous servait à mettre le matériel. Il dit : « on a qu’à dégager tout le matériel, on va voir ce qu’il y a. Alors on dégage tout le matériel du côté tribord. On pousse tout ça, on met ça sur le pont, d’un bord à l’autre. En dégageant le matériel, qu’est ce qu’on voit, sur le côté du gaillard tribord il y avait trois jambettes, carrément trois membrures du bateau cassées. C’est ce qui fait que le gaillard n’avait plus sa consistance. Alors on s’est dit, bon, on repart, on reprend la mer et si on reprend des paquets de mer, si on a le malheur de prendre deux ou trois paquets de mer ça risque encore de… Alors on a pris les funes, on a ceinturé l’avant du bateau, et on a bridé sur les fermes avant, les potences. On a bridé ça, on a raidi au treuil et puis on a dit : « on appareille, on fait route, et puis on surveillera ». On a commencé à prendre la route, à marcher tout doucement.
Au fur et à mesure qu’on est descendu le long des côtes d’Irlande la mer s’est calmée. On s’est retrouvé avec un calme plat, une mer d’huile et on a dit « on va faire la traversée, jusqu’à la pointe de la Bretagne au moins et on fera réparer là-bas. On est allé jusqu’en Bretagne comme ça ! Arrivé à la pointe de Bretagne le temps était beau, pareil ! Route jusqu’à La Rochelle. Nous sommes rentrés à La Rochelle, avec le gaillard défoncé, le plat bord enlevé. La chance que nous avons eu dans cette histoire, c’est surtout que le panneau de cale a tenu. On avait un panneau de cale bridé avec un cadenas et heureusement il a tenu. Si un paquet de mer l’avait arraché, on était perdu. Qu’est-ce qu’il serait arrivé ? On ne sait pas, mais je dis que ce jour-là… Finalement on a fait les réparations. Ça nous a fait huit jours de plus à terre et on était très content. Et après ? Et bien on a repris la mer et puis l’aventure a continué.
Malheureusement, quelques temps après, en 68, le patron a fait construire un bateau neuf qui s’appelait le ROCAMBOLE et on a quitté l’ŒUVRE : on a pris le ROCAMBOLE. Un équipage a repris l’ŒUVRE et je ne peux pas dire si c’est l’année d’après, ou deux ans après ; Devant La Rochelle, là au large de La Rochelle, l’ l’ŒUVRE a disparu. Quelques débris et c’est tout. Ils se sont perdus corps et biens. Ça nous a quand même fait quelque chose ce jour là, quand j’ai appris la nouvelle… C’est à dire qu’on aurait pu y passer et se sont d’autres qui ont vécu l’aventure et qui ont malheureusement laissé leur vie.
Par la suite, j’ai continué sur ROCAMBOLE et comme j’avais une femme, une femme formidable, si elle l’entend elle comprendra, elle m’a dit : « bon écoute tu ne vas pas rester matelot toute ta vie, essaie d’aller aux cours ». Et c’est vrai que quand j’ai un peu de passion, je me prends facilement au jeu. J’ai donc passé mon patron capacitaire, puis j’ai fait mon brevet de lieutenant. Comme il y avait un intervalle à respecter entre la période du brevet de lieutenant et celui de patron de pêche. Il fallait naviguer pour pouvoir accéder au patron de pêche. J’ai quitté les petits bateaux et j’ai commencé à naviguer sur les gros. J’ai embarqué sur bateau de l’armement Castaing, puis l’ANGOUMOIS. C’est comme ça que j’ai navigué sur l’ANGOUMOIS comme lieutenant. Quand j’ai fait mon temps de navigation comme lieutenant, je suis parti suivre les cours de patron. Après, j’ai repris comme lieutenant parce que ce n’était pas évident de trouver une place. J’ai navigué pendant un moment sur le Véga, puis sur le CHASSIRON et j’ai également remplacé un patron du Véga. Je l’ai remplacé comme patron sans réussite. La vie est comme ça, je n’ai pas eu de réussite, l’aventure n’a pas duré longtemps et je suis retourné naviguer comme lieutenant sur L’NORD CAPER de l’armement Castaing.
Dans les années 73-74, la pêche commençait à être sur son déclin. On avait de moins en moins de poissons, et on gagnait moins bien notre vie : les bateaux commençaient à être vendus, les pêcheurs ont commencé à se dispatcher un peu partout. Quand j’ai vu ça arriver, j’ai dit bon, il faut prendre le train en route et j’ai quitté la pêche. J’ai trouvé une place de capitaine sur un remorqueur aux Antilles. Je suis parti commander un remorqueur pendant deux ans et demi aux Antilles. Là-bas, j’ai connu une société de travaux maritimes. On m’a demandé si j’acceptais de venir chez eux comme capitaine parce qu’ils se lançaient dans l’off shore. Je suis donc parti dans une société filiale de la COMEX et je suis resté chez eux comme capitaine pendant 23 ans. J’ai été sur des remorqueurs, sur des gros remorqueurs, j’ai fait des barges off shore. J’ai terminé sur une barge off shore qui faisait 150 mètres de long, 55m de large et qui, à l’époque, appartenait à la DB 28. C’est avec cette barge, et deux autres que j’ai travaillé par la suite au pont Vasco de Gama au Portugal. On a fait les trous, les forages et les implantations pour les pieux sur ce pont, on a posé tous les modules, j’ai terminé ma carrière dans cet esprit là.
Quels étaient les meilleurs moments de votre carrière ?
RP : Les meilleurs moments à la pêche, c’était ceux où on revenait à la maison, parce que le marin pêcheur est comme les autres. Tel qu’il soit, en tant qu’homme, quand vous quittez une fiancée, quand vous quittez une vie de famille… On a beau dire ce que l’on veut : on sait que l’on part pour 15 jours, il y a quand même un petit pincement au cœur. Quand on part, on ne le laisse pas paraître ni rien, mais au fond de soit on est … Par contre le moment où l’on rentre… C’est un moment que je crois tous les marins pêcheurs ont connu, quand le capitaine disait : « c’est terminé, on embarque le chalut, on rentre à la maison ». Ce moment là, enfin pour moi ce moment là est important. Ce qu’on venait de vivre, la misère qu’on venait de voir, le travail difficile qu’on venait d’avoir… Subitement ça c’était oublié. À partir du moment où cette parole : « on embarque le chalut » était prononcée, que le chalut était embarqué à bord, on savait qu’on repartait sur la maison. Et là, il y avait un moment de joie intérieure. On jubilait, on se disait « ça y est », on repart, on rentre à la maison : les soucis, la pêche étaient oubliés. On s’en foutait si la pêche était bonne ou mauvaise, c’était de dire on va retrouver la terre, on va retrouver ceux qu’on aime. On va le vivre pendant 2-3 jours intensément. Et ça, c’était un moment privilégié. Quand on partait juste avant Noël, ou des trucs comme ça, c’était difficile à vivre ; Mais quelque soit la marée, quelque soit la période, ce moment du retour, je crois que pour tous les gens du domaine de la pêche, c’était le moment qui était très important.
Qu’est-ce qui vous manque le plus aujourd’hui par rapport à toute cette période ?
RP : Re-naviguer bien que je le fasse toujours, parce que c’est une passion. J’ai découvert la voile il n’y a pas très longtemps. Par le Joshua, je me suis mordu un peu à ça, j’ai demandé, comme ça, à pouvoir naviguer à la voile. Cette année, au mois de janvier, j’ai eu l’occasion de faire la traversée de l’Atlantique. Un skipper emmenait un bateau il m’a contacté par Internet en me disant : « votre passé maritime m’intéresse parce que je n’ai jamais traversé l’Atlantique. Est-ce que vous accepteriez de vous joindre à moi pour qu’on puisse traverser jusqu’aux Antilles ? » Nous sommes partis à Cannet Roussillon, on a récupéré un Catana 47, un catamaran. On a fait la traversée de l’Atlantique jusqu’en Martinique. On est passé par la Barbade, par Sainte Lucie. Comme ça me plaisait beaucoup je viens de refaire un autre convoyage il y a une semaine. On a pris un Lagoon 380 aux Sables d’Olonne, et on l’a mis à Anvers pour qu’il parte en Amérique. Maintenant mon rêve est de refaire une traversée de l’Atlantique, mais tout seul, sur un petit bateau.
Et si tout était à refaire ?
RP : Je recommencerais, c’est sans regret. Je revivrais les mêmes aventures, même si la pêche, était difficile. Aujourd’hui, même s’il fallait recommencer, je recommencerais parce que ce métier est un métier que l’on pratiquait avec passion. Il fallait l’avoir en soi. Alors c’est vrai on pouvait l’exercer en se disant on n’est pas d’un milieu maritime, il y en a qui l’on fait et tout ; mais ceux qui n’avaient pas cette passion un peu de la mer, au bout d’un moment ils abandonnaient, ils se reclassaient à terre. D’ailleurs l’exemple a été flagrant, quand Simca s’est installé à La Rochelle, vous avez beaucoup de marins pêcheurs qui ont quitté l’aventure de la pêche. Ils sont partis travailler chez SIMCA.
Je connais le cas d’un gars qui a abandonné la pêche suite à ce qui nous est arrivé. Il avait quitté le bateau. Il nous a dit : « tout ça, moi c’est fini. Je ne vais plus en mer. Je ne vais plus à la pêche, c’est fini. Il s’est embarqué sur un bateau qui travaille au port de La Pallice ; et lui qui était avec nous, sur ce bateau, sur l’ŒUVRE, il s’en est sorti. Il est resté accroché au mât du remorqueur pendant une dizaine d’heures quand même. Ils sont restés accrochés avant qu’on les sauve. Du coup il a complètement abandonné la navigation, a ça a été terminé pour lui. Comme quoi, la vie des fois… il avait échappé là-bas et ici il a failli…
Alors Raconte/FAR septembre 2006.

Franck Morin
Témoignage de Franck Morin mousse et novice sur l'Angoumois. C'est avec plaisir que je vais vous raconter une petite tranche de ma vie mouvementée! Pour commencer, je suis d'origine parisienne et déjà tout petit, mon rêve était d'être marin pêcheur. Mes parents, pour des raisons professionnelles et personnelles, ont quitté Paris pour vivre à St Genis de Saintonge, entre Pons et Mirambeau. C'est dans ce village que j'ai été scolarisé en 6eme 5eme et 4eme, mais l'école classique ne correspondait pas à mes attentes. Personne dans ma famille n'appartenait au milieu de la pêche, mais mes parents ont fini par accepter que le métier de marin me soit "destiné" et m'ont m'inscrit a l'école maritime de La Rochelle.
lire la suiteA l'époque, il y avait deux sections : d'un côté l'école de pêche, et de l'autre, la conchyliculture. Etant trop jeune pour entrer à l'école de pêche, je suis rentré en "conch". Après un an d'étude, j'ai obtenu mon C.A.M : certificat d'apprentissage maritime. Je désirais toujours être marin, j'ai donc demandé à un professeur de la section pêche de me trouver un embarquement dans le port de La Rochelle. Convaincu de ma motivation, il m'a obtenu un rendez-vous avec le directeur de la SARMA (armateur de l'Angoumois), après deux coups de téléphone."
Les débuts de mousse "Après un entretien rapide, puis une demande de dérogation auprès des affaires maritimes - car l'âge pour embarquer était à l'époque de 16 ans et j'en avais 14 - mes parents et moi sommes allés visiter le chalutier. A bord se trouvait le mécanicien chargé de l'entretien du bateau. Ma mère, découvrant ce milieu loin d'être luxueux, lui a demandé : "faut-il qu'il emporte un pyjama...?" et celui-ci lui a répondu : "madame, si il a le temps d'enlever ses bottes et son ciré ce sera bien ...!!! ».
Effectivement, quelques temps plus tard, lorsque j’ai embarqué avec 11 personnes sur le "ruban bleu " de la Rochelle, j’ai constaté que la vie pour un mousse était très difficile. Le matelot était plus tranquille, car toutes les corvées m'étaient réservées. "
Le chalut
"Je travaillais sur le gaillard lors du relevage du chalut : mon travail était de "délover" un câble d'acier qui servait à remonter le filet. A plusieurs reprises, il m'est arrivé de me faire balayer par des vagues mais malgré cela, je suis toujours là! Après avoir relevé le chalut, nous ouvrions la porte du trunk pour vider les poissons. Aussitôt, le chalut était remis a l'eau et c'est alors que nous descendions pour travailler le poisson."
Le travail du poisson
" Il fallait dans un premier temps le mettre dans des paniers en les triant par catégories, puis, nous les mettions sur le tapis roulant. A l'époque, dans les années 80, il n'y avait pas de tapis électrique, tout se faisait a la main. L’étape suivante était l'éviscération, puis, le lavage, l'égouttage et la descente en cale pour le glaçage. "
Le glaçage
"C'est alors que j'intervenais pour casser la glace avec une pioche. Les premiers jours de mer, la glace était relativement friable, jusqu'a devenir un bloc. A ce moment, mes mains se transformaient en une grosse ampoule de sang. Mais pour moi, pas de répit ! Surtout, ne pas montrer de signes de faiblesse car les matelots n'attendaient que cela pour se distraire ! Le glaçage étant finit, lorsque nous avions beaucoup de poissons, il fallait parfois fermer la porte des toilettes pour ne pas que les poissons passent par le trou!! Dans un cas comme celui-là, il nous arrivait régulièrement de passer 48 a 72h sans dormir. "
Et tout le reste!
"Le bosco et moi, nous préparions des pièces de rechange pour le chalut : des ailes, des dos, tout ce qui fait un chalut! Ensuite, il fallait mettre le couvert des matelots, amener les plats, puis débarrasser la table. Le travail du mousse ne s'arrêtait jamais!"
Mauvais souvenirs
"J'ai aussi le souvenir de ce matelot qui par un jour de tempête s'était fait couper la jambe par un panneau, et je revois le patron descendre de sa passerelle pour aller l'engueuler en lui disant : « c’est de ta faute si nous allons perdre 3 ou 4 coups de chalut.....!!!!!! ». Il fallait en effet rentrer à Killyleagh dans le Nord Irlande où nous ne sommes arrivés que le lendemain, l'hélitreuillage étant impossible par le mauvais temps.
J'ai aussi le souvenir d'avoir été présent avec le cuisto, dans le carré des officiers, pour écouter la météo, au moment où un avis de grand frais était lancé : 12 beauforts, c’est à dire un ouragan! le maximum! Mais pour le patron, pas question de rentrer. Il a mis le bateau à la cape c'est à dire face à la vague, avec des creux de 15 a 20 mètres et ce pour une durée indéterminée! Pour le mousse, enfin un peu de répit ! Mais, imaginez dormir tout en sautant dans votre couchette !! Pas facile, mais la fatigue aidant, le sommeil arrivait. "
Après l'Angoumois
"Voilà, j'ai donc passé 3 ans sur l'Angoumois comme mousse, novice, matelot. A 18 ans, j'ai pris la décision de m'inscrire a l'école des lieutenants de pêche (toujours grâce à une dérogation car j'étais trop jeune). Après 9 mois de cours, "j'ai obtenu mon lieutenant", pour ensuite partir sur le port de la Cotinière et faire des remplacements de patrons. Lors de mon premier commandement j'étais âgé de 21 ans.
Quelques années plus tard, je me suis tourné vers l'aquaculture sur l'île de Ré où j'étais responsable de pêche, conditionnement, puis expédition de bars, dans un élevage, avec une équipe qui pouvait atteindre plus de 10 personnes, pour une expédition annuelle de 500 tonnes.
Actuellement, après avoir démissionné de l'élevage je me suis installé en Afrique, au Mali plus exactement, et marié à une malienne avec qui j’ai un enfant. Nous tenons un commerce, mais j'ai appris depuis peu qu'une personne développe un projet d'élevage de carpes du Niger et voudrais me rencontrer donc ...? Peut être un retour dans le monde du poisson?!
Ps : Entre nous l'alcool était un véritable fléau sur les bateaux! j'ai vu des mecs boire de l'eau de Cologne puis, en manque, devenir très agressifs envers moi, c'est à dire le mousse..."
Maurice Garet, James Pain, Lionel Salamanca
Témoignages de Maurice Garet, pêche et dragage James Pain, bosco Lionel Salamanca, matelot "James, vous étiez bosco, en quoi consistait votre métier ?" JP: Sur un chalutier, le bosco est un matelot qui passe second du patron. Il y a un patron et un second, le second est appelé le bosco. C’est une appellation très vieille. En bas, le bosco est responsable du chalut, du matériel, de tout le matériel de pêche, des hommes et du pont; en plus il est responsable du glaçage du poisson. Si on arrive à terre et que le poisson a été mal glacé, on vend mal et le bosco passe aux rations ! "Que veut dire passer aux rations » ? JP : C’est se faire engueuler dans la marine c’est ça passer aux rations.
lire la suite...Quel a été votre parcours ?
JP : J’ai commencé à l’école de mousse. Le 16 janvier 45 après la libération j’ai embarqué, comme mousse, j’avais juste 15 ans puis je suis passé novice à 16. J’étais matelot à 17 ans, normalement c’était à 18. À 22 ans, en sortant du service militaire, j’étais bosco.
J’ai fait mon service militaire sur un cuirassé, le JEAN BART, quand je suis revenu du service militaire j’ai rembarqué à la pêche et j’ai fait bosco presque aussitôt, quelques mois après. J’ai pratiquement toujours embarqué comme second jusqu’à la fin de ma carrière. J’ai quitté la pêche en 79 et je suis parti sur les sabliers à la Pallice. C’était une suceuse de sable. Sable que l’on débarquait à La Pallice, aux Sables d’Olonne et un peu partout. C’est nous qui avons fait la plage des Minimes, il n’y avait rien là-bas.
Et Châtelaillon ?
JP : ah non
Quelles étaient les difficultés de ces métiers ?
JP : Pour la pêche disons déjà que marin pêcheur est un métier très, très dur. Ils sont là pour le dire, c’était pas de la tarte, dans les années après la guerre on cassait beaucoup de matériel parce qu’il n’y avait pas les appareilles de navigation comme maintenant. Aujourd’hui, ils naviguent à 50 mètres près. Certains n’avait pas de sondeur sur les bateaux. On sondait à la main avec un plomb de sonde. Quand on trouvait le fond ça allait, ce n’était pas trop dur à remonter, mais des fois, on ne trouvait pas le fond et le plomb était rendu au bout, il y avait deux ou trois cents mètres de fil à remonter à la main. C’était le patron avec son flair qui trouvait le poisson, on faisait ça à l’estime. Après ça c’est modernisé, mais c’était quand même un métier dur. C’est moins dur maintenant parce que ils ont des bateaux modernes et qu’il n’y a pratiquement plus de grands chalutiers, et de marins non plus : plus personne ne veut faire marin c’est trop dur.
Quels sont vos bons souvenirs et peut-être mauvais aussi ?
JP : Dans l’ensemble il y a certainement des mauvais souvenirs ; mais j’ai fait mon métier, j’étais content de mon métier, même si c’était un métier dur.
LS : C’est un métier qu’il faut aimer autrement on ne le fait pas.
JP : il faut aimer moi mes parents n’étaient pas marins.
LS : Pour moi ce n’est pas le métier qui était le plus dur ; c’est qu’un marin, s’il a un enfant malade avec 40 de fièvre, et qu’il faut que le bateau s’en aille, il s’en va. Il peut arriver n’importe quoi quand il est à la mer. Pour moi, ça c’est qui était le plus dur.
JP : C’est ça oui.
LS : La femme qui allait accoucher, et bien vous partiez trois jours avant et vous receviez un message…
JP : Oui, quand on en recevait.
LS : Pour moi c’était ça le plus dur
MG : le plus dur
LS : Parfois on partait la veille de Noël.
JP : Ah on n’avait pas de fête.
LS : Il n’y avait pas à dire on va rester là, à cette époque là, on n’avait pas de congés. Parce que si on avait pris une marée pour Noël, une marée pour la communion, on n’aurait jamais été en mer !
JP : A cette époque là on n’avait pas de congé. Alors automatiquement si on restait à terre on perdait de la navigation, alors comme un bateau faisait généralement quinze jours de mer, enfin à un jour près, prendre une marée c’était 15 jours plus le repos à terre 2 ou 3 jours ça faisait quand même près de 16 ou 17 jours de navigation perdus. Et comme on n’avait pas de congés, on ne restait à terre que quand le bateau restait en réparation en somme. Mais, des fois, si le bateau restait trop longtemps à terre, il y en a qui rembarquaient faire une marée sur un autre pour ne pas perdre de navigation.
LS : C’est ce que j’ai fait une fois.
JP : Généralement en réparation le bosco restait à bord, le patron et le bosco. Donc on était embarqué sur le rôle et on ne perdait rien du tout, mais les matelots étaient débarqués. Ils perdaient de la navigation. Ça s’est amélioré après quand il y a eu des congés, mais enfin il n’y avait pas beaucoup de congés. La pêche on a toujours été à la traîne sur les autres : on a eu les congés à la part en 62.
MG : 63 même.
Les congés à la part ?
JP : C'est-à-dire qu’on ne perd pas de navigation. En quelques sortes même à terre on est embarqué.
MG : à la part, c’est à dire qu’il y avait deux sortes de navigation : ce que l’on appelait les bateaux au mois. Les grands bateaux de chez Dahl, les 40 et quelques mètres : comme le POITOU, les BALEINES, le LAVARDIN…
JP : Tous les grands armements.
MG : Les équipages au mois partaient avec un fixe : bonne marée ou non, ils avaient un fixe ; tandis que les bateaux à la part, ceux que l’on appelait les J3 à ce moment là, étaient rémunérés en fonction de la vente du bateau. Si vous voulez il y avait 65% pour l’armement et 35% pour l’équipage.
JP : C’était en fonction de la marée.
MG : Et tous frais déduits.
JP : Oui tous les frais retirés pas sur la totalité !
Est-ce qu’on gagnait quand même bien sa vie ?
JP : A la part oui, si vous étiez sur un bon bateau.
LS : Il y a eu une période où ça payait plus qu’au mois, c’est pour ça qu’il y a eu beaucoup de bateaux à la part.
JP : Mais quand vous faisiez une mauvaise marée, vous n’aviez rien du tout puisqu’on n’avait pas de fixe.
LS : Il y a eu une période de 20-25 ans où on a bien gagné.
MG : Jusque dans les années 80.
JP : Ça marchait jusqu’en 75.
MG : 75-80 oui.
JP : Puis c’est tombé sous le déclin, il y a eu moins de poisson. Et il y a eu tout un tas de truc qui se sont greffés dessus.
LS : Les frais surtout.
JP : Les frais de gasoil.
LS : Et plus ça allait, plus les bateaux étaient modernes, plus ça faisait de frais : il fallait plus de gasoil, le moteur était plus gros et plus fort. A mesure que les frais du bateau augmentaient les conditions diminuaient. On prenait un pourcentage, les armements prenaient encore 1% ou 2 % de plus alors ils étaient rendus à combien ? Je ne sais pas en dernier je dirais 24, 25%.
MG : Oui toujours, oui c’est ça.
Il y avait beaucoup de poisson?
LS : Oui.
JP : Ça a marché à peu près une vingtaine d’années.
LS : Oui 20 - 25 ans.
JP : Et après ça il y avait moins de poissons.
LS : Mais on parle toujours des matelots, je voudrais donner l’honneur aux femmes des marins aussi. Quand elles restaient seules à la maison et qu’il fallait s’occupé de deux ou trois drôles. Ce n’était pas de la tarte et s’il y avait quelque chose qui ne marchait pas, il n’y avait pas de bonhomme pour réparer. Il fallait qu’elle aille chercher la bouteille de gaz sur le vélo moteur, même pas sur un vélo moteur, sur le porte bagage de son vélo… On parle rarement des femmes pourtant elles ont eu du mérite aussi.
JP : En plus de ça, quand on faisait de mauvaises marées, on ne touchait pratiquement pas de sous. Il fallait attendre la marée suivante.
LS : Oh oui
JP : On repartait pour 15 jours de mer mais elle n’avait pas de sous puisqu’on ne lui avait rien amené ou pratiquement rien. Il fallait qu’elle refasse encore 15 jours avec rien du tout ; alors il fallait qu’elle gère son budget au minimum. Il fallait gérer avec ce qu’elle avait ce n’était pas facile, ce n’était pas facile du tout.
Et les enfants?
LS : Les gosses n’ont jamais attrapé une claque.
MG : On ne pouvait pas se permettre ça.
LS : Sinon ils se seraient dits : « vivement que le vieux foute le camp »
MG : Ben oui.
JP : J’ai eu deux filles, elles étaient superbes. Ma femme disait aux enfants « papa va rentrer alors soyez sages ».
LS : Moi, je disais aux enfants : «Quand papa est là, c’est lui qui commande. Quand papa n’est pas là c’est maman qui commande ; alors attention ! » Je ne disais rien, mais j’aime autant dire qu’elle n’avait pas peur de donner une claque à la gosse.
JP : On n’a pas eu trop de soucis avec nos deux filles.
MG : Non, moi non plus.
LS : Maintenant, ma fille la plus vieille a 56 ans.
JP : Moi la plus vieille a 51 ans.
Certains de vos enfants se sont-ils dirigés vers la pêche ?
LS : Ah non. J’en ai emmené un faire une marée, il n’est pas revenu !
JP : Je n’ai que des filles.
MG : J’ai deux fils et deux filles. Ils sont tous les deux venus faire une marée. Il yen a un qui a eu de la chance, il est parti une marée de calme plat, mais le grand alors là ! Il ne s’est pas plaint du voyage, mais il est parti en courant !
LS : Mon fils, ça ne l’intéressait pas. Il s’est lancé un peu dans les bateaux chez Pinta, il a participé à la construction de la CHARENTE MARITIME, et du bateau d’Isabelle Autissier.
JP : Il n’y a pas beaucoup d’enfants de marins qui sont devenus marins.
MG : Très peu oui. Les miens ont fait marins d’Etat. L’un a fait 15 ans de sous marin et puis il a arrêté. L’autre a 47 ans. Il a encore trois ans à faire, il veut partir à la retraite à 50 ans. Au mois de décembre, il embarque sur la JEANNE d’ARC, je vais aller la voir partir.
LS : Moi, mon père n’était pas marin. Il travaillait dans le bâtiment.
JP : Parce qu’il y a un autre problème, surtout sur les bateaux à la part ; quand on arrivait de mer avec admettons 20 tonnes, 25 tonnes de poissons ou même 30 tonnes, c’est nous qui débarquions le poisson. Je vais faire une supposition : si on arrivait mettons à 18 heures, à l’heure de la marée, parce que c’est les 2 heures de marée pour rentrer dans le bassin, à minuit ou à une heure on était à bord pour déglacer. Et, quand on avait déglacé les 25 ou 30 tonnes de poissons, après le déglaçage il fallait laver la cale puis la remonter, il fallait déplacer le bateau, l’envoyer au gasoil. Là, on ne pouvait pas rester à quai, il fallait l’envoyer ailleurs pour ne pas gêner le poste à gasoil. On quittait le bord, en étant venu à minuit, je mets ça grosso modo, c’est une moyenne,
MG : vers 2 heures de l’après midi.
JP : Et forcément, en débauchant, les copains, parce qu’on était quand même une équipe de copain sur un bateau, on allait prendre 3-4 timbales pour se remonter le moral, c’était comme ça.
MG : Ben oui !
JP : Et, quand on rentrait à la maison il était 15 heures. Lorsqu’on arrivait, on mangeait. Il était un peu tard, alors elle avait garé l’assiette. Tout le monde avait déjà mangé. Comme on était fatigué, on embarquait dans le canote et on allait faire la sieste.
MG : Oui.
JP : Ah, on était quand même fatigué. Quand on sortait le soir, il était cinq ou six heures et il fallait aller chercher les filles à l’école. La journée était passée.
Vous rameniez du poisson à la maison ?
JP : Ah ça c’est la godaille.
MG : Ah oui la godaille.
JP : La godaille c’est le poisson que le patron, avec l’accord de l’armement, donne aux marins du bord. Le patron aussi a sa godaille.
LS : C’était à peu près 2 kilos de poisson par jour.
JP : Oui, mais sur les bateaux au mois 2 kilos par jour. À la part il n’y avait pas de quotas, c’est le patron qui décidait : quatre merlus, deux dorades….
MG : des limandes, des soles…
LS : Il y en avait qui étaient large.
JP : Si c’était un bon patron, il mettait toujours un peu plus, mais il y avait des patrons qui étaient très stricts. Alors c’était deux poissons c’est tout. C’est le bosco qui faisait les parts quand on arrivait en rade à La Pallice. Généralement on stoppait là, avant d’entrer, à attendre les portes. Le bosco faisait les parts sur le pont puis chacun prenait sa part de poisson et le mettait dans son panier. Il y avait des patrons qui donnaient un peu plus, qui étaient généreux, puis d’autres qui n’étaient pas trop généreux.
LS : On donnait le poisson à la famille.
JP : C’était pour la maison, mais, comme beaucoup de marins quand on arrivait chez nous on avait tout distribué et il n’y en avait même pas pour la maison ! Ça arrivait !
MG : J’en gardais toujours.
JP : Moi, ma femme donnait tout !
LS : Puis à la maison il n’y avait pas de frigo, il n’y avait pas de congélateur. Tout ça n’existait pas.
LS : Maintenant si tu vas à la pêche et que tu pêches trois poissons de trop…
JP : En plus de ça, nous, on avait mangé du poisson pendant 15 jours… Alors le poisson…
LS : Non, la vie de marin à ce moment là, ce n’était pas de la tarte.
Savez-vous d’où vient le mot godaille ?
MG : Ah alors là… L’origine du mot je ne vois pas, il faudrait chercher ça.
JP : Ça doit venir des voiliers, c’est vieux comme Hérode ce système là.
MG : à Lorient ils parlent bien de la godaille. Quand ils font, tu sais la…
LS : Vous parlez de la cotriade ?
JP : L’espèce de gratin avec les patates, c’est comme ça qu’ils appellent la godaille.
LS : Aux Sables D’Olonne c’était la cotriade.
MG : Chaque port avait son appellation.
JP : Mais c’est le poisson que le patron donne à son équipage pour emmener à la maison.
Et si c’était à refaire ?
JP : Maintenant ? Dans la situation actuelle, non je ne fais pas le bonhomme. Comme j’ai vécu oui, mais pas comme ça.
MG : non plus maintenant.
JP : C’est trop dur parce qu’il ne faut quand même pas oublier une chose ; regardez le patron est là et il y en a d’autre, il faut leur demander ; à cette époque là c’était quand même des journées de vingt heures quand ce n’était pas 24, quand ce n’était pas trente, quarante, quarante cinq ou quarante huit sur le pont, attention, et sans aller dormir.
LS : Moi j’ai eu à me déplacer à genoux. Je ne tenais pas debout…
JP : On ne dormait pas, et sur le pont avec de l’eau jusque là ; en train de travailler au chalut quand il faisait mauvais temps l’hiver, dans la coursive là, on en prenait plein la tronche et il fallait travailler parce que l’autre en haut il n’en avaient rien à faire. Enfin, il y avait des patrons qui étaient humain et il y en avait d’autres qui étaient des sauvages, des vrais fous. J’ai même navigué avec…
MG : Il y avait la satisfaction de ramener du poisson.
JP : Oui.
MG : Quand je vois maintenant… Hier ou avant-hier, on regardait les tonnages à la criée, je voyais la totalité des arrivées à chef de Baie : 10 tonnes 650 vous vous rendez compte ! Que 10 tonnes 650, pour un bateau c’est une marée d’hiver, mais c’était affreux de ramener ça : on n’avait rien.
JP : C’était une marée nulle.
LS : En tant que patron je ne pourrais pas aller en mer et puis virer seulement 100 kilos de poisson. Ce n’est pas possible.
MG : Il est vrai qu’on a eu des années d’or. C’est vrai, on a ramené du poisson.
D’après vous, pourquoi est-ce qu’il n’y a plus de poisson ?
JP : Parce qu’il y a eu trop de bateaux, et trop modernisés. Parce que la pêche a été modernisée aussi : on a fait des chaluts beaucoup plus performants, sur des bateaux beaucoup plus performants.
MG : Oui et les forces motrices, c’est surtout ça.
JP : Des forces motrices beaucoup plus impressionnantes aussi…
LS : Ils pourront mettre la maille qu’ils voudront : des chaluts avec des grandes mailles, ça tuera toujours les petits poissons.
JP : Sans compter la destruction qui a été faite par les bateaux en bœufs.
Pourquoi ça tuera toujours les petits malgré les grandes mailles ?
LS : Parce que les mailles ne travaillent pas au carré, alors, quand un poisson passe sa tête, craque.
JP : Il est coincé.
MG : Il y en a quelques uns qui passent.
LS : Oui qui arrivent à passer. Là où il en partait le plus c’était aux langoustines, quand le cul retombait à la houle alors tous les petits passaient en travers et vivants.
MG : Disons qu’il y a eu un effort de pêche trop constant. Je vais vous raconter le coup de la daurade rose qu’on pêchait. Je vous parle de ça il y a trente ans, il fallait voir les apports de daurade qu’on pouvait ramener. C’est arrivé dans les années 79 ou 80, je me rappelle à Ouessant. On était dans les fonds très, très dur de Ouessant et dans la journée il avait fait quand même ses 15 tonnes de daurades. C’était énorme, mais alors tout le monde était allé dedans. Même, si je me souviens bien, le COUP ?? DE St JACQUES, un pêche arrière qui venait de Boulogne. Alors lui c’était au pélagique, tous les jours il était avec 30 tonnes de daurade à Douarnenez.
Au pélagique ?
MG : Entre deux eaux. Si vous voulez il a le sonar et il repère les bancs de poissons, puis il va les chercher entre deux eaux.
JP : Il passe dedans.
MG : Quand on est arrivé à la criée, c’était de la daurade, du gros pelon quoi, et je me rappelle il y’avait un Monsieur de IFREMER il m’a dit : « Maurice, vous êtes en train de détruire la daurade. » Elle ne peut se reproduire qu’à partir de sept ans, et c’était de la daurade qui avait trois ans. Et effectivement, on n’en a plus pêché.
Et vous vous rendiez compte ?
MG : Oui, mais c’était trop tard. On avait pêché dans la frayère.
LS : Il n’y avait jamais assez de poisson dans la cale. Quand on pêchait 10 paniers, si on avait pu en pêcher 15… Il y a longtemps qu’il aurait fallu un quota pour la grandeur du bateau, et un prix raisonnable, pour que tout le monde gagne sa croûte. Parce que si on fait un quota et qu’on donne un petit prix, le gars n’a jamais de sous.
JP : Oui et quand il y avait beaucoup d’apport, ça ne se vendais pas il y en avait trop.
LS : Parce que tous les bateaux faisaient des grosses marées. C’était avec des pêches moyennes,
MG : Oui, que l’on faisait les plus belles les marées.
JP : Les grosses pêches, ne se vendaient pas : l’encan était submergé de poissons et ils ne savaient plus quoi en faire.
MG : Et si vous passiez, comme nous les patrons, le lendemain matin ou le jour de la vente, dans le bureau territorial on vous disait : « vous avez vingt-cinq tonnes, le prochain coup il faudrait peut-être en ramener trente ou trente cinq… La pression était là. Si tu te souviens, il y a une quarantaine d’années, à La Rochelle, la moindre vente à la criée c’était dans les cent dix, cent vingt tonnes par jour.
JP : Minimum ! Il y avait trois, quatre tours de ventes.
LS : On était vingt petits bateaux à la vente. On avait tous une dizaine de tonnes, sept à dix tonnes, dont la moitié de langoustine : quatre, cinq tonnes de langoustine.
JP : Et les Etellois qui rentraient trente tonnes…
JP : Les bateaux etellois qui vendaient ici. Les bateaux d’Etel qui travaillaient dans le nord aux divers.
MG : La criée avait passé un contrat avec eux : ils ramenaient du divers. Notre spécialité, ici, c’était la sole, le Merlu, la daurade. Les divers comme les merlans,
JP : Ça ne se vendait pas.
MG : Eux ramenaient trente à quarante tonnes de poissons divers.
JP : Et ils s’en tiraient avec ça !
LS : Oui avec le tonnage.
JP : Ils étaient combien à bord ? Six ou sept pas plus ?
MG : Sept, c’est à peu près ça.
LS : On faisait le même métier qu’eux mais…
LS : On peut dire que c’est pile ou face.
JP : Enfin, tout a été détruit comme ça. On a tout modernisé : les chaluts, les bateaux et on a tout détruit. Enfin ce n’est pas nous, c’est ceux qui nous commandaient, parce que le patron, il fallait qu’il pêche, c’est ça le problème.
LS : Le patron c’était pareil, s’il ne ramenait rien…
JP : Lui aussi, il fallait qu’il gagne sa croûte. Même vis-à-vis de l’équipage, il fallait bien qu’il pêche pour que l’on gagne notre croûte.
LS : C’est une chaîne sans fin.
MG : Puis on s’en est aperçu quand les appareils de navigation se sont perfectionnés, c’est à ce moment là que l’on a eu le DEKA. Je peux vous dire carrément, que quand on n’avait pas le DEKA, c’était à nos risques et périls. On allait dans ce coin là, bon il y a une épave là… Mais lorsque les appareils de navigation se sont perfectionnés, traceur de route et tout ça… et bien la seule chose qu’on a su faire… Parce que c’est arrivé quelques fois : on avait des épaves en entrée de la Manche et il y en avait de belles qui avaient été coulées pendant la guerre, et quand on les avait, on les pointait au radar ; et bien j’ai vu passer des chaluts, à toucher et dans un quart d’heure il y avait quand même 11 tonnes de lieu jaune. On allait les chercher où il ne fallait pas, c’était plus fort que nous.
JP : Oui, parmi les épaves.
MG : On passait à toucher les épaves c’était garni ! On voyait la détection de poissons, on passait. On refaisait un autre tour, il y en avait trois ou quatre tonnes, puis on s’en allait. Oui, mais vous voyez où ça peut mener. C’est l’appât du gain.
JP : Tout, tout a été détruit.
Vous est-il arrivé d’avoir peur à bord ?
LS : Je dirais que je ne crois pas celui qui dit n’avoir jamais eu peur.
JP : Il y a des moments, oui c’est sûr.
LS : Moi qui ai toujours fait les petits quinze, vingt mètres, c’était surtout quand tu as des rouleaux de plus de dix mètres qui te courent aux culs… J’aime autant te dire que tu demandes si tu vas passer au-dessus. Et bien il y a un petit pincement au cœur quand même. On fait confiance au bateau, parce qu’il y a des bateaux vraiment bons. Moi je sais qu’une fois, je n’ai jamais eu peur, on n’a jamais cassé un carreau rien, sur le FURETEUR c’était pareil. Puis avec Yves, ce n’était pas un fou.
JP : Ce n’était pas un sauvage, mais il y avait des patrons qui étaient sauvages attention.
LS : Et ils cassaient du bois vite fait !
JP : Avec certains patrons, mauvais temps ou pas, les gars étaient dans la coursive. C’étaient des vrais fous.
MG : Y’avait aussi le mauvais temps et…
JP : Généralement c’était presque tous des patrons Bretons…
LS : C’était les Bretons. Mais j’ai vu aussi des bateaux qui n’étaient pas Bretons.
MG : C’est vrai qu’il y en avait.
LS : Je ne sais pas si toi tu es Breton?
JP : Ah moi je ne suis pas Breton ! Je suis Rochelais pur sang et j’y tiens.
LS : Je suis né à la maternité ici.
MG : Et dans les peurs de la navigation il y avait aussi la Manche ou alors au Cap Finistère : on était sur la ligne des cargos…
JP : Ah oui là-bas alors là… c’était limite.
MG : Alors là, croyez moi, que quelques fois c’était limite, vous voyiez ce cargo qui ne se déplaçait pas, alors que pour vous, manœuvrer n’était pas évident. Oh j’en ai vu trois, quatre fois…
LS : Parce que là, il n’y avait pas de radar.
MG : Et en Manche, dans la brume, c’était affreux…
LS : On faisait 24 heures dans la brume.
MG : Vous entendiez ces bateaux, des portes conteneur, les bananiers, les paquebots, ils allaient à vingt nœuds c’était impressionnant dans la brume.
LS : Il y en a un il nous a passé comme ça (à toucher la coque)… C’était le Palicio (?)
JP : Parce que sur ces bateaux là, comme tout est ultra moderne, des fois, il n’y a personne en haut. Le gars est parti boire un coup à côté…
MG : Ou alors, il est dans la chambre de quart.
JP : Le bateau va tout seul, c’est comme ça qu’arrivent les accidents. D’ailleurs, il n’y a pas longtemps le chalutier qui a été abordé, il devait quand même le voir sur l’eau même s’il était petit. Ils ont quand même des appareils sophistiqués pour les voir…
LS : Quand tu es dessus ils ne voient pas, mais avant, ils voient quand même, surtout maintenant avec les radars.
JP : à Finisterre, enfin l’Espagne, des bateaux ont été obligés de stopper sur le train pour le laisser passer. Robert étai | | |