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ALORS RACONTE
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| Alors raconte, le Manuel Joël |
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Julien Thomas
Texte écrit d'après le témoignage de Julien Thomas, maître d'équipage Campagne de langoustine sur le MANUEL JOEL J’ai embarqué comme novice sur le Manuel-Joël en 1963. J’avais alors 17 ans et déjà la responsabilité de maître d’équipage -on dit aussi bosco- celui qui était chargé du matériel de pêche et du poisson. Sur le MANUEL-JOËL, chalutier classique à pêche latérale, nous étions 6. il y avait le patron, le chef mécanicien, 2 matelots, le bosco (moi) et un mousse. Ce qui m’a le plus marqué sur le MANUEL-JOËL, ce sont les campagnes de langoustines. On n’en voyait pas le bout ! il fallait larguer la liasse du cul du chalut pour affaler la pochée sur le pont…et comme nous pêchions avec un chalut équipé de bourrelets qui grattait le fond, ce qui tombait sur le pont était un mélange de sable, de vase, de coquillages…et de langoustines. On était toujours à genoux à gratter et à trier.
lire la suite...Dès que nous étions arrivés sur les lieux de pêche, il n’était plus question de penser à autre chose : il fallait virer le chalut, larguer la pochée, refiler, trier le parc, laver, glacer et ainsi de suite et cela jour et nuit. Entre chaque coup de chalut – et si nous n’étions pas de quart- on s’allongeait sur notre bannette tout habillé avec les jambes dehors, cuissardes au pied…jusqu’à la prochaine virée. Sans exagérer, il arrivait que nous passions près de 24 heures sans dormir plus longtemps qu’une demie heure d’affilée. Il est même arrivé que nous dépassions les 70 heures avec le déchargement à Douarnenez.
Nous, les Rochelais, nous étions assez loin des bancs de pêche. Il nous fallait trois jours pour monter et pour commencer à mettre en pêche entre l’Angleterre et l’Irlande. Quand on n’avait plus de glace, on interrompait la marée pour déglacer à Douarnenez.
On utilisait très peu d’eau. Sur le MANUEL-JOËL, on n’avait même pas un seau d’eau pour se laver par marée et par homme. Cela paraît peu, mais en fait, moins on en a, moins on en utilise ! C’est comme quand on est à table et que l’on a très peu de pain, à la fin du repas, il en reste toujours car tout le monde s’est rationné ! Quand on arrivait à Douarnenez, on était censé se laver car on avait déjà fait une marée.
En fait, on débarquait notre poisson et on repartait vite dès que le gazole était fait et que l’on avait embarqué nos vivres et la glace. .. Et on ne s'était toujours pas lavé !
Plus on est fatigué moins on a envie de se laver… A la fin de la deuxième marée, on redescendait à la Rochelle et là on avait nos 10 litres d’eau et on se lavait dans le poste comme on pouvait. Il faut savoir aussi que se laver n’était pas le premier souci d’un marin : en mer on n’a pas la même crasse qu’à terre. Ca va sûrement en faire rire certains, mais c’est vrai, il n’y a pas de poussière. On vivait confiné dans l’odeur du poisson mais on ne s’en apercevait pas. On s’aspergeait d’eau de Cologne ! D’ailleurs, dans la panière du marin, il y avait toujours une bouteille d’eau de Cologne, ça aidait bien !
Nous vivions dans l’humidité permanente : le sel qui se déposait sur nos vareuses les empêchait de sécher complètement et les rendait rigides et inconfortables. Nous étions irrités par le frottement des manches aux avants bras.
Nous n’avions pas de gants et nos mains étaient calleuses. Nous avions des fissures profondes aux jointures des doigts occasionnées par le travail à embarquer le filet sur le bord du pont. C’était très douloureux surtout quand il fallait reprendre le travail après un moment de repos. Au bout de quelques minutes, avec l’activité et l’humidité, c’était reparti, on n’y pensait plus !
Par pudeur, on en parle rarement, mais pour faire nos besoins par mauvais temps, ce n’était pas toujours triste ! Imaginez, nous étions assis, les fesses à l’air le long de la lisse tenant fermement potences ou funes, juste avant le chien, de préférence sous le vent…
Tonnage de langoustines
Cela dépendait des marées. Mais il faut savoir que les langoustines, ça prend du volume. Un panier de langoustines plein à ras bord - je parle des paniers en osier de l’époque- cela faisait seulement 20 à 25 kg contre 30 à 35 Kg pour un panier de merluchons. On rentrait souvent avec 2 à 3 tonnes de langoustines et avec du divers, c’est à dire tout ce que l’on peut trouver dans le canal de St Georges ou en montant dans le nord : merlans, poissons plats, raies, chiens de mer, touilles, roussettes...
Zones de pêche
Pour les langoustines, c’était surtout le canal St Georges. Quand la langoustine se faisait rare, nous allions pêcher la sole dans la baie de Liverpool et jusque dans le sud de l’île de Man.
Anecdotes
Sur le MANUEL-JOËL, j’avais donc 17 ans et le mousse, c’était mon frère, il en avait 16. Je fais une parenthèse pour saluer sa mémoire : mon frère est mort noyé 3 ans après sur un chalutier qui s’appelait le PRIMAUQUAI. On avait un matelot qui faisait cuisinier, il avait 17 ans lui aussi et on avait été mousses ensemble. A la fin de la marée, les vivres frais et la viande commençaient à manquer et c’était souvent poisson à tous les repas .... A cet âge là, le poisson, on en a vite marre et on n’aime pas les arêtes !
Le cuisinier matelot nous dit un jour : « Vous ne voulez plus de poisson ? Ce n’est pas un problème, moi, je vais vous trouver autre chose à manger ». Effectivement, il nous avait trouvé autre chose : il nous a fait manger du goéland et du fou de bassan !!!
Enregistrement Alors Raconte 2003

Henri Teillet, Joël Chauvet et Julien Thomas
Témoignages d'Henri Teillet, patron et donateur Manuel-Joël Joël Chauvet, officier mécanicien, et Julien THOMAS, maître d'équipage en 63 sur le Manuel-Joël. "Le Manuel-Joël et moi, c’est une longue histoire. C’est mon père qui l’a construit, j’ai débuté ma carrière de marin comme mousse à bord, enfin, je l’ai acheté et commandé pendant 25 ans. C’est un chalutier classique à pêche latérale comme ce qui se faisait dans ce temps-là ; 18m hors tout, 6,50m de large, 3,50m de tirant d’eau, 47 tonneaux et quand je l’ai donné au Musée, il avait un moteur de 300 chevaux .C’était un bateau robuste et nous pratiquions la pêche au large avec un équipage de 6 p ersonnes. Les dernières années, nous étions armés à la pêche côtière et nous n’étions plus que 3 à bord. J’ai voulu en faire don au Musée Maritime de La Rochelle parce que j’aimais ce bateau et que je voulais valoriser le travail de mon père."
lire la suite...Le Manuel-Joël sauve l'équipage du Galatée
"Le 8 décembre 1973, un chalutier, le Galatée signale par vacation qu’il est en train de couler. Par l’intermédiaire de Radio Arcachon, on a appelé le relais. Il ne faisait pas beau avec une grosse houle d’ouest. Quand on est arrivé sur lui, l’eau avait atteint le niveau du moteur qui s’était arrêté. On a installé un va et vient et avec notre canot de sauvetage, on s’est mis à couple pour qu’ils embarquent sans trop de difficulté.
Joël Chauvet intervient : j’étais à bord de ce bateau et ces souvenirs restent vivants même de nombreuses années après. Le sauvetage s’est effectué dans de bonnes conditions malgré le mauvais temps. Il était temps : j’avais de l’eau jusqu’à mi-cuisses. En montant à bord du Manuel-Joël, ils ont cru qu’il y avait un noir à bord ! Le noir, c’était moi ! J’avais des projections de gasoil de partout. Je suis arrivé dans un état lamentable à bord…mais vivant et bien content de trouver le Manuel-Joël ! "
Campagnes de langoustines
"J’ai embarqué comme novice sur le Manuel-Joël en 1963. J’avais alors 17 ans et déjà la responsabilité de maître d’équipage -on dit aussi bosco- celui qui était chargé du matériel de pêche et du poisson."
"Sur le Manuel-Joël, chalutier classique à pêche latérale, nous étions 6. il y avait le patron, le chef mécanicien, 2 matelots, le bosco (moi) et un mousse."
"Ce qui m’a le plus marqué sur le Manuel-Joël, ce sont les campagnes de langoustines. On n’en voyait pas le bout ! il fallait larguer la liasse du cul du chalut pour affaler la pochée sur le pont…et comme nous pêchions avec un chalut équipé de bourrelets qui grattait le fond, ce qui tombait sur le pont était un mélange de sable, de vase, de coquillages…et de langoustines. On était toujours à genoux à gratter et à trier. Dès que nous étions arrivés sur les lieux de pêche, il n’était plus question de penser à autre chose : il fallait virer le chalut, larguer la pochée, refiler, trier le parc, laver, glacer et ainsi de suite et cela jour et nuit. Entre chaque coup de chalut – et si nous n’étions pas de quart- on s’allongeait sur notre manette tout habillé avec les jambes dehors, cuissardes au pied…jusqu’à la prochaine virée. Sans exagérer, il arrivait que nous passions près de 24 heures sans dormir plus longtemps qu’une demie heure d’affilée. Il est même arrivé que nous dépassions les 70 heures avec le déchargement à Douarnenez. "
"Nous, les Rochelais, nous étions assez loin des bancs de pêche. Il nous fallait trois jours pour monter et pour commencer à mettre en pêche entre l’Angleterre et l’Irlande. Quand on n’avait plus de glace, on interrompait la marée pour déglacer à Douarnenez.
On utilisait très peu d’eau. Sur le Manuel-Joël, on n’avait même pas un seau d’eau pour se laver par marée et par homme. Cela paraît peu, mais en fait , moins on en a, moins on en utilise ! C’est comme quand on est à table et que l’on a très peu de pain, à la fin du repas, il en reste toujours car tout le monde s’est rationné ! Quand on arrivait à Douarnenez, on était censé se laver car on avait déjà fait une marée."
"En fait, on débarquait notre poisson et on repartait vite dès que le gazole était fait et que l’on avait embarqué nos vivres et la glace. .. Et on ne s'était toujours pas lavé !
Plus on est fatigué moins on a envie de se laver… A la fin de la deuxième marée, on redescendait à la Rochelle et là on avait nos 10 litres d’eau et on se lavait dans le poste comme on pouvait. Il faut savoir aussi que se laver n’était pas le premier souci d’un marin : en mer on n’a pas la même crasse qu’à terre. Ca va sûrement en faire rire certains, mais c’est vrai, il n’y a pas de poussière. On vivait confiné dans l’odeur du poisson mais on ne s’en apercevait pas. On s’aspergeait d’eau de Cologne ! D’ailleurs, dans la panière du marin, il y avait toujours une bouteille d’eau de cologne, ça aidait bien !"
"Nous vivions dans l’humidité permanente : le sel qui se déposait sur nos vareuses les empêchait de sécher complètement et les rendait rigides et inconfortables. Nous étions irrités par le frottement des manches aux avants bras.
Nous n’avions pas de gants et nos mains étaient calleuses. Nous avions des fissures profondes aux jointures des doigts occasionnées par le travail à embarquer le filet sur le bord du pont. C’était très douloureux surtout quand il fallait reprendre le travail après un moment de repos. Au bout de quelques minutes, avec l’activité et l’humidité, c’était reparti, on n’y pensait plus !
Par pudeur, on en parle rarement, mais pour faire nos besoins par mauvais temps, ce n’était pas toujours triste ! Imaginez, nous étions assis, les fesses à l’air le long de la lisse tenant fermement potences ou funes, juste avant le chien, de préférence sous le vent…"
Tonnage de langoustines
"Cela dépendait des marées. Mais il faut savoir que les langoustines, ça prend du volume. Un panier de langoustines plein à ras bord - je parle des paniers en osier de l’époque- cela faisait seulement 20 à 25 kg contre 30 à 35 Kg pour un panier de merluchons. On rentrait souvent avec 2 à 3 tonnes de langoustines et avec du divers, c’est à dire tout ce que l’on peut trouver dans le canal de St Georges ou en montant dans le nord : merlans, poissons plats, raies, chiens de mer, touilles, roussettes..."
Zones de pêche
"Pour les langoustines, c’était surtout le canal St Georges. Quand la langoustine se faisait rare, nous allions pêcher la sole dans la baie de Liverpool et jusque dans le sud de l’île de Man."
Les menus du bord
"Sur le Manuel-Joël, j’avais donc 17 ans et le mousse, c’était mon frère, il en avait 16. Je fais une parenthèse pour saluer sa mémoire : mon frère est mort noyé 3 ans après sur un chalutier qui s’appelait le Primauquai. On avait un matelot qui faisait cuisinier, il avait 17 ans lui aussi et on avait été mousses ensemble. A la fin de la marée, les vivres frais et la viande commençaient à manquer et c’était souvent poisson à tous les repas .... A cet âge là, le poisson, on en a vite marre et on n’aime pas les arêtes !
Le cuisinier matelot nous dit un jour : « Vous ne voulez plus de poisson ? ce n’est pas un problème, moi, je vais vous trouver autre chose à manger ». Effectivement, il nous avait trouvé autre chose : il nous a fait manger du goéland et du fou de bassan !!!"
Enregistrements et textes Musée Maritime 2003/projet PIM (Patrimoine Immatériel maritime)
Appel à témoins : si vous avez navigué à bord du Manuel-Joël, contactez nous!
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MUSEE MARITIME, Place Bernard Moitessier BP 3053 17 031 La Rochelle CEDEX 01
Tel : 05 46 28 03 00 - Fax : 05 46 41 07 87
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