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ALORS RACONTE
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| Alors Raconte, les Frégates météorologiques |
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Premier embarquement à bord du France 1 par de Jean Lacroix
A l'âge de 17ans, j’ai décidé de m'engager dans la Marine. C'était en 1961. Je rêvais d'un océan que je n'avais jamais vu et de contrées lointaines telles qu’on pouvait les découvrir dans les livres. A cette époque, il n'y avait ni télé, ni internet et voyager était un luxe très improbable pour le petit Jurassien que j'étais. Après mon BEPC et une première technique, j’ai dû convaincre mon père de me laisser partir. A cette époque, la majorité était à 21 ans. Je me suis donc retrouvé le 1er juin 1961, le jour de mon anniversaire, au CFM Hourtin pour un engagement de 5 ans dans la Royale. Je voulais être timonier. J’aimais les cartes marines…mais, hélas, j'étais daltonien !
lire la suite...Ce qui ne pardonne pas dans la Marine ! Adieu le pont et la passerelle ! Les spécialités militaires ne m'intéressaient pas beaucoup. J'ai choisi de devenir infirmier. Après la formation de base à l'hôpital Ste Anne à Toulon et 14 mois à l'hôpital de Rochefort, j'ai fait mon premier stage en mer comme détaché de la Marine Nationale sur le FRANCE 1 du 20/8/1962 au 20/09/1962, soit une campagne au point J.
C'était mon premier embarquement sur un bateau comme infirmier, et si mes souvenirs sont bons , sans médecin à bord, d'où mon angoisse devant cette responsabilité - NDLR : un médecin était toujours à bord des Frégates, y a -t-il eu un désistement cette campagne là ? Ou, comme le suggère notre témoin, n'a t-il pas confondu avec ses embarquements suivants ? - . L'infirmier, à cette époque était chargé de tous les problèmes sanitaires du bord : désinfection et traitement de l'eau potable, désinsectisation, carnet de santé et de vaccination des marins. Quand il y avait un blessé grave ou un malade, il fallait le maintenir jusqu'à l'arrivée au port le plus proche ou programmer une évacuation sanitaire.
Ce que je n’ai jamais pu oublier…Ce fut le terrible mal de mer qui me dura 10 jours sans rien pouvoir avaler. Je me souviens d'un marin qui s'était ouvert la main et à qui j'ai dû faire des points de sutures. Il a dû trouver le temps long... Je faisais un point et j'étais pris d'une nausée et dès que cela passait, je recommençais ma deuxième suture.
La région des Açores était agitée et les creux de 10 mètres n'étaient pas rares. Il y avait un autre marin à qui je devais faire du calcium intraveineux. C'est un produit délicat à injecter car il ne faut pas traverser la veine…Alors, j’attendais le bon coup de roulis pour piquer et injecter ! A bord du France 1 nous pêchions la bonite et un matin pris d'une fringale, je suis allé voir le cuistot du bord qui m'a mijoté 2 steacks de thon frais que j'ai dévoré sur le champ...
C'était fini le mal de mer !
Après le France 1, j'ai embarqué sur un pétrolier du Port de La Pallice pour Tahiti. Il n’y avait pas de médecin embarqué et j’étais, comme mes collègues, seul, responsable de 65 hommes d'équipages …et cela pendant 3 ans.
En plus du travail normal je participais avec un océanographe au prélèvement de plancton à grande profondeur. J'étais chargé du prélèvement et de l'étiquetage des flacons. Quand le bateau ne remuait pas trop nous jouions au volley sur la plage arrière.
A part le mal de mer, je garde un excellent souvenir de cet embarquement ! C'était mon premier vrai contact avec la mer. Je suis retourné à bord du France 1 cette année après 46 ans, j'ai retrouvé l'infirmerie comme je l'avais connu et tout le reste... Je me suis dit que moi aussi j'étais devenu une pièce de musée !
Peinture réalisé par Jean LACROIX, notre témoin
Extrait de la revue du secrétariat général à l'aviation civile
Texte de Roger CoroliBlancs pylônes barbelés d’instruments qui sont autant d’accroche-ciel, scandés de marchepieds, parcourus d’échelles, ils crêtent le navire, d’où qu’on les aperçoive, allumés de feux grégeois quand éclate la foudre, ourlés de lune dans la nuit. Ils sont à « France II » ce qu’étaient les flèches aux cathédrales : un élan et la conquête, mais tout anthropomorphisme s’est enfui avec les gargouilles. Là ou démons et anges figeaient leurs maléfices, leurs sortilèges, l’antenne gonio-navigation, des anémomètres, deux girouettes, deux antennes VHF, une antenne UHF, le radar navigation, les antennes du radiophare sensibilisent le métal à la vie des ondes, sur le mât avant, une antenne gonio VHF, l’antenne SA2, les antennes sabre pour le radiosondage, sur le mât arrière.
lire la suite...
Météos, radios, c’est leur façon à eux, paysans de la mer, de tâter le pouls du ciel et d’en capter les voix. Ces piliers sans chapiteau paraissent soutenir l’espace comme certains mâts de la tente d’un cirque près de s’effondrer sur les spectateurs saoulés de mirages. Pour comprendre ces deux échelles de Jacob, pour les aimer, il faut ou les contempler, couché sur le dos à même le pont des embarcations, ou grimper jusqu’au sommet d’un de ces arbres qui ne sont ni d’artimon ni de misaine, mais de mystère, un peu, pris de tournis. Leur feuillage s’en est allé avec les voiles ; de leurs haubans, ils effleurent les astres que suivirent Ulysse et Christophe Colomb. Témoins des journées brûlées au soleil des Açores, dans les brumes d’Irlande, sous la glace du Groënland, ils le sont, aussi, de la ronde de Tiros qu’on découvrit l’autre soir. Il arrive que des étourneaux et des grives meurent d’épuisement sur l’une des passerelles, tout là-haut. Parfois, des buffins s’amusent à tournoyer autour des colonnes lorsque, las de planer au ras des vagues, ils se laissent emporter par le vertige qui les éloigne des embruns et de leur poussière d’eau. Souvent… Escaladons, plutôt, un des pieux qui vacille. A plat ventre sur une des claires-voies, oublions-nous jusqu’à n’être plus qu’un balancement entre le ciel et l’océan. Depuis l’escarpolette, on aperçoit avec peine les quatre planches dont est fait un bateau, vu de cette hauteur. D’ailleurs, on ne croit plus à elles, à lui, aux fourmis qui y besognent. Quant à la mer, elle n’est qu’une partie du ciel, plus sombre, le toit dont a parlé quelqu’un, mais les colombes en ont été chassées par une bondissante créature qui, d’un coup de queue, éclabousse l’eau d’étincelles pour regagner ensuite les profondeurs. Ainsi perdu entre un ciel qui se refuse à lui – puisque nous ne sommes pas des oiseaux mais un fret de chair calfeutré dans une machine – et une mer qui l’asphyxie, malgré Cousteau, l’homme prend ici conscience de son état précaire, accident dans le temps, dans l’espace. Paradoxalement, cette remarque est motif à exaltation chez un paranoïaque à l’état chronique. Là où des êtres nantis de bon sens puiseraient quelque humilité, lui, pourtant coincé entre la maladie et la mort, se démène à tel point, depuis des siècles, qu’il a désintégré tout ce qu’il a touché pour le recomposer ensuite de façon utile, je veux dire à son profit. Ainsi naquit la Technique dont ce bateau est le temple. Même si, comme certains l’affirment, nous devons à ses mâts – qui sont lourds – à leurs têtes chercheuses d’être presque incessamment malmenés par le roulis, le tangage, reconnaissons une valeur de symbole à cette instabilité, cause d’inquiétude, donc d’action, donc de connaissance. Extrait de la revue du secrétariat général à l'aviation civile - N°119 - 15 décembre 1963 Texte de Roger COROLI
Jean Sertillanges et son épouse
Témoignage de Jean Sertillanges, qui a occupé différents postes en salle des machines sur le France I et de son épouse Les débuts sur la frégate Leverrier Mr : J’avais fait ma demande à la société navale Delmas. A l’époque, je travaillais au chantier naval comme ajusteur vu que j’ai le CAP qui correspond. Et un soir, le chef mécanicien qui s’appelait monsieur Chassaud, est venu me demander : « C’est bien vous monsieur Sertillanges, qui avez fait votre demande pour naviguer ? » J’ai dit oui. « Et bien présentez-vous demain matin à bord du Leverrier». C’est ce que j’ai fait. J’ai été reçu par le commandant Marchand avec qui j’ai fait affaire, et j’ai embarqué dès le lendemain sur le Leverrier. C’était le 1er juin 1954. On partait pour 4 semaines en mer.
lire la suite...Je pense qu'on devient marin par volonté. Au début ce n’est pas marrant et le mal de mer vous gagne, plus ou moins selon votre tempérament, votre comportement, votre organisme. Et c’est plus fort que vous. Il faut avoir de la volonté. Moi, je remercie le premier chef mécanicien, monsieur Chassaud, malheureusement défunt, qui m’a sauvé du mal de mer en m’obligeant à manger du pain sec. A l’époque, les tuyaux qui conduisaient au sifflet menant à la passerelle étaient enroulés d’amiante. Et vu que je débutais comme nettoyeur, il m’a fait travailler sur ces tuyaux là. A force d’être dehors au grand air avec mon bout de pain dans ma poche, mon organisme s’est habitué.
Sur les bateaux, j’ai commencé comme tout le monde par le bas de l’échelle. J’ai donc commencé comme nettoyeur à l’atelier, c’est à dire que je nettoyais les vannes, les soupapes, tout ce qui faisait parti des machines. Petit à petit, le chef mécanicien a vu mes compétences. Il m’a envoyé faire des essais à la machine. Je me suis habitué et petit à petit, au fil des années, j’ai gravis les échelons, tout en restant à la machine.
C’était des machines qui fonctionnaient au mazout. Il y avait des chauffeurs en bas qui faisaient marcher les chaudières… Les conduits de mazout faisaient marcher les bielles. Il y avait un volant pour mettre en route ou stopper les bielles suivant les commandements de la machine au chadburn. C’est l’appareil qui est tout en métal jaune avec une poignée, où il y a écrit « stop », « marche avant », « arrière ». Et suivant les commandements au volant, on exécutait les ordres de la passerelle.
Travail en salle des machines à bord du France 1
Lorsqu'on est arrivé sur le France I, c’était tout nouveau, il a fallut s’habituer aux machines avant que le bateau ne parte en mer parce qu’on n’emmène pas un bateau comme ça, sans les connaissances techniques qui s’imposent pour le fonctionnement des machines. Et ma foi, à la longue, on enregistre les mouvements…
C’était plutôt un boulot de mémoire, car il ne fallait pas se tromper de soupape ou de niveau de carburant etc. Mais c’était dur aussi physiquement, du point de vue des odeurs et du bruit.
Le travail physique, c’était plutôt au port. Au port, quand on revenait, il y avait une liste d’établie par les officiers mécaniciens de quart et approuvée par le chef. Il faut dire qu’à chaque quart, il y avait un officier avec nous. On avait donc notre liste et on savait ce qu’on avait à réviser. En principe, c’était tout ce qui avait fonctionné, et tout ce qui avait été vu en mauvais état, ou à réviser ou à changer.
A bord, il y avait des têtes de bois, plus ou moins irascibles, plus ou moins bons buveurs, surtout côté matelot ça c’est indéniable, je n’ai pas peur de le dire. Mais du côté de la machine, l’heure c’était l’heure, ça c’était impératif ! Jamais il n’y a eu un contre temps, ou un gars qui serait descendu un peu vaseux par exemple. Sans me vanter, moi j’ai toujours été ponctuel. Et pendant les fêtes de fin d’année, on se relayait. Il y en avait toujours un qui remplaçait l’autre pour surveiller les machines en route.
Souvenirs
Mes meilleurs souvenirs, c’est la pêche au thon, aux mois de juillet-août. A la saison, c’était un plaisir d’aller à l’arrière. Il y avait 6 tangons sur les côtés, avec une ligne au bout. Et chacun, on attendait de voir sautiller les thons au bout de nos lignes, de tirer et de les récupérer. Ce n’était pas des bêtes énormes mais des petites bonites de 3-4 kilos. Et chacun avait son boulot, l’un de nous étripait, l’autre tirait. On s’organisait. Les thons étaient suspendus une fois saignés et ils étaient mis en chambre froide. Il y a eu jusqu’à 1500 thons dans les chambres froides. Après on se les partageait. On les cuisinait, marinés, ou d’une autre façon, toutes les recettes de thon étaient possibles. On en a fait des cures !!
Le soir, lorsque la mer était calme, surtout l’été, on pêchait les aiguillettes et les calamars. C’était de la pêche au fanal, ces animaux sont attirés par la lumière. On utilisait des épuisettes pour attraper les aiguillettes. Les pêches étaient parfois miraculeuses !
Les sales souvenirs, ce sont les tempêtes. Mais la chose était prise du bon côté. Il fallait bien se mettre dans la tête qu’on était là, que c’était notre métier et que ça allait passer, se calmer. Et le bon Dieu a bien voulu que cela soit comme ça. Je n’ai pas connu 36 tempêtes, mais j’en ai connu une au large du point A, avec des creux de 22m et du vent !! L’anémomètre était bloqué à plus de 200 km/h. C’était quelque chose d’effroyable, il était impossible de faire demi-tour pour rester dans la zone bien déterminée que l’on devait respecter. Il fallait pour cela attendre une accalmie vraiment miraculeuse. A ce moment là, demi-tour !! On mettait alors les trois machines en puissance maximum, l’œil pas à droite à gauche, l’œil où il fallait pour pouvoir répondre aux ordres correctement.
Pour les tempêtes, on était prévenu par le service météo. Nous, on ne la voyait pas non, mais on la sentait. C’était comme un ange qui passe… Et quel bruit !! Ca cognait dans la coque, ça c’était un indice ! On aurait dit des coups de canon dans la coque. Rendez vous compte, des creux de plus de 20 mètres, quand ça nous tombe dessus, c’est une bombe, des coups de canon !! Franchement, on a vécu des heures…c’était les heures les plus terribles de ma navigation.
La solidarité entre les hommes était formidable ! Formidable ! Tout le monde était au coude à coude. Si c’était à refaire et que j’avais le même âge qu’à l’époque, alors je le referais oui ! oui ! Parce que c’est un sacrifice qui n’est pas vain.
Mademoiselle Joussaume m’a fait un formidable album de photos. Il y a des photos des moments de fête, des tempêtes et de toute la navigation. Et d’ailleurs, je l’ai récompensée ce matin, avec des petits sujets que j’ai appris à faire grâce aux météos. Parce que, sans me vanter, j’étais un des seuls à m’intéresser au travail des météos. Et en dehors de mes heures de travail, je montais toujours chez eux. J’étais le bienvenu. Je rentrais comme chez moi. Ils disaient « tiens, le voilà ! » Je m’asseyais à la table, je lisais mon bouquin, je les regardais faire. Je les regardais travailler, lancer le ballon, gonfler le ballon, faire les cartes sur la table, à la main… Je me suis toujours intéressé à la météo et j’en étais récompensé parce qu’ils m’ont toujours rendu de grands services. Ils m’ont appris à faire des sujets que je n’aurais jamais imaginé pouvoir faire.
Femme de marin
Mme : C’était très dur quand il n’était pas là, surtout quand il y avait du mauvais temps. Il faut dire qu’à cette époque, on n’avait pas de téléphone. Donc, quand j’entendais à la radio qu’il y avait du mauvais temps, en principe, il l’avait avant, mais moi je ne le savais pas. Femme de marin, c’était très très dur, très éprouvant. Il faut élever les enfants toute seule, assumer le foyer toujours toute seule.
Entre femmes de marins, oui, il y avait une solidarité. J’avais la chance d’avoir la femme du chef mécanicien de mon mari qui n’habitait pas très loin de chez moi. Elle venait me donner des nouvelles. Elle me disait : « Vous savez, ils ont du mauvais temps, mais ça se passe bien ». Il était chef mécanicien donc, il avait le droit d’appeler et à chaque fois, elle me donnait des nouvelles. C’était un grand soutien pour moi. Pour ça, je la remercie beaucoup.
On a eu un enfant et c’était très dur parce son papa n’était pas là pour Noël, pour son anniversaire, pour les fêtes. Quand il était plus petit, il me disait : « Mais maman, pourquoi papa ne vient pas pour mon anniversaire ? Pourquoi il n’est pas là ? » Vous savez, c’est dur pour un enfant quand il est petit. Il faut lui expliquer et par la suite il a compris bien sûr.
Maintenant, c’est moins dur parce que les hommes partent moins loin, moins longtemps et on peut communiquer beaucoup plus facilement.
Salaire
En contrepartie, il avait un salaire convenable.
Mr : Oui, parce qu’il y avait à l’époque des heures supplémentaires. En dehors de nos heures de quart, il y avait l’entretien des machines. Nous étions chargés exclusivement de tout ce qui concernait les machines. C’était lessivage, peinture, nettoyage complet, révision complète. Tout ce travail était compté en heures supplémentaires, en plus de notre paye normale.
Mme : Ca nous a quand même permis de construire une maison. S’il était resté à terre, ça n’aurait pas été possible, les salaires n’étaient pas assez élevés.
Mr : On est devenus propriétaires. On a fait construire en 63. C’était un sacrifice, mais le sacrifice n’a pas été vain.
Jean-Claude Lucas
Témoignage de Jean-Claude Lucas, médecin aspirant sur le France II en 1969. Je suis Jean-Claude Lucas. Je suis médecin généraliste à Portet sur Garonne dans la banlieue de Toulouse et j’ai eu la chance de faire mon service militaire dans la Marine Nationale, et de ce fait d’avoir été embarqué sur le navire météo France II, qui je crois a été transformé depuis en un voilier de croisière !…. Je dis que j’ai eu de la chance de faire ce service dans la Marine, car cela avait été mon souhait initial de faire une carrière en tant que Médecin de Marine mais les hasards de la vie ne me l’ont pas permis. J’ai été choisi pour embarquer à bord du France II car les Médecins de ce navire étaient recrutés à l’hôpital des armées de Rochefort où nous faisions notre service. De Mars à Avril 1969, j’ai donc eu la possibilité d’embarquer sur le France II, commandant Le Bars, et nous sommes partis pour le point A qui était le point le plus au Nord au niveau du Cercle polaire arctique entre Groenland, Labrador et Islande.
lire la suite...Les mers y étaient peu agréables et les océanographes nous annonçaient couramment des vagues de 18 mètres ce qui représente un immeuble de 6 étages !! A ce sujet, mangeant traditionnellement à droite du « pacha », selon la tradition marine, celui-ci m’avait expliqué, facétieux ou pas, qu’il fallait calculer d’avaler sa bouchée….quand le navire remontait, ce qui est évocateur ….
Activité à bord
C’était la première fois que je naviguais sur un tel navire et pour aussi longtemps puisque la mission était à peu prés de 40 jours. Mais 40 jours dans des mers dantesques qui me faisaient songer au récit de Pierre Loti dans « Pêcheur d’Islande ». C’était pour moi très impressionnant. Je me sentais « prisonnier » mais avais pour mission d’intervenir en cas de blessures ou maladies, que ce soit à bord du bateau ou de navires de pêche dans la région. Je ne sais si j’ai eu de la chance ou pas, mais je n’ai pas eu d’interventions en 40 jours ! Tout au plus et j’irai dire, comme un clin d’œil, un des marins s’était dévoué pour se faire une petite plaie du front, histoire de me distraire. J’ai eu juste l’occasion donc de faire trois points. Pour cette seule petite intervention , je devais être sanglé à la table d’opération pour ne pas être gêné par le roulis ; le blessé était lui sur la table et se tenait lui-même pour ne pas rouler . D’autres aspirants m’ont raconté des histoires d’interventions avec mise de la chaloupe à la mer, par ces tempêtes , pour être hissé sur un navire de pêche. Mais est ce vraiment une chance pour moi de n’avoir eu ce genre d’intervention ? J’aurais pu, dans ce domaine, avoir quelque chose de pathétique à raconter.
Formation spécifique
Nous avions été cependant formés pour assumer des interventions type appendicectomie et amputations de doigts ou membres dans le cas où notre éloignement de tout port et l’urgence présideraient à la décision. J’imagine mal, avec le recul, comment, même accompagné d’un infirmier anesthésiste embarqué avec moi, nous aurions pu assumer de tels actes. Le matériel, l’asepsie, auraient, de plus, été insuffisants. Pour les urgences médicales pures les choses étaient plus simples. Finalement je me souviens n’avoir quasiment jamais vu ce brave infirmier qui s’appelait Bouton. Je pense qu’il vivait plus avec les matelots du bord.
Equipement
Je me suis donc adonné à un état des lieux du matériel médical et de la pharmacie pour en assumer ensuite et plus tard un listing précis qui serait nécessaire à ceux qui me succéderaient. En matière de médicaments, c’était assez élémentaire bien sûr. Les antibiotiques étaient peu nombreux, les antalgiques majeurs introuvables ; il est vrai que on juge cette époque en décalage avec la nôtre. Cependant des tas de choses manquaient vraiment et lors du retour, nanti de mon état des lieux, je me souviens avoir fait un long rapport tapé à la machine et destiné aux autorités sanitaires dont je dépendais et que j’avais remis au commandant Le Bars pour autorité. Cela me rappelle que j’ai embarqué dès mon retour à Rochefort- La Palice, sur un dragueur de mine où les choses étaient bien pires car il ne m’y attendait…qu’une petite armoire murale de pharmacie ; ma présence sur cette petite unité n’était motivée que par la présence de plongeurs sous marins……alors que nous n’avions aucune formation sur les accidents de plongée, même si il y avait un caisson de recompression à bord ; étant enclin de nature à faire des rapports sur ces carences, je dois reconnaître qu’il en avait été sainement tenu compte en haut lieux.
Le matériel de petite chirurgie sur le France II était sans doute suffisant quoiqu’incomplet ; mais il est bien évident qu’on ne pouvait comparer un bloc opératoire d’hôpital avec celui d’un navire. Mais je souris en évoquant ce qui devait exister dans les guerres Napoléoniennes……
Hygiène
Il n’y avait certes pas de possibilité de stérilisation dans ce bloc ; l’asepsie espérée ne pouvait être que celles des mains, des gants et du matériel, autant instruments que « jetables » comme compresses ou cotons et bandes. Le flambage aurait remplacé les « stérilisateurs » modernes que nous n’avions pas..
Je retrouve maintenant ce bloc vieillot qui me semble être fatalement d’un autre âge…..
Les poèmes et « la Mouette »
Pour oublier mon inaction médicale et m’ennuyant cordialement, j’avais décidé « d’éditer » un journal que je voulais humoristique sous la forme de poèmes satiriques destinés à taquiner les météos et radios, les officiers mécaniciens ainsi que commandant et capitaine. Je l’avais appelé « La mouette »…allez donc savoir pourquoi ? J’y racontai sous une forme humoristique ce qui se passait à bord ; j’avais un écho favorable et plein de talent en la personne du Capitaine Viviés, second du bord, qui était Landais, et avait donc la verve méridionale ! J’ironisai sur tout : les météos « jouant au ballon », les effrayants mouvements du bateau ; certains étaient mes cibles comme « Le baron » , « Monseigneur » « l’Ingénieur « . . En retour, mon inaction médicale était la cible des talents du Capitaine Viviés qui mijotait, sur la passerelle, des réponses vengeresses à mon encontre sur le numéro suivant de « La mouette » . J’ai gardé encore 5 ou 6 de ces poèmes, qui me rappellent ces moments de cordialité et d’humour.
La dent de Zef
Un événement amusant et peu à ma gloire, inspira fortement les rimes de Mr Viviés : la dent de Zef !! Cet officier mécanicien je crois c’était cassé une dent ; on appela le toubib !….Sans doute jeune frais et moulu de la faculté, j’imaginai dans ma candeur qu’une dent ne pouvait être soignée que par un dentiste et que de plus la fraise me faisait défaut ! Je déclinai donc toute intervention de ma part jugeant que le port de La Palice n’était plus qu’à quelques jours! Afin de supplanter ma carence…. Son collègue, M Blouin, joua de la lime d’établi à ma place , au grand soulagement du délaissé ! Que n’avais je point fait ? La faculté fut amicalement et avec talent moquée par le Capitaine Viviés :
« Dormez dormez Monsieur, mais de grâce
N’attaquez point ici ceux que votre carence
Oblige leur talent d’agir à votre place « …
Je ne fus pas de reste, lors du poème suivant :
« C’est pour une molaire, un vieux chicot pourri
Que vous vous fîtes Monsieur mon ennemi
Vous vous fîtes ainsi l’avocat d’une dent !
Sont ce donc les fonctions d’adjoint d’un commandant «
Tel était un des aspects de la vie cordiale du bord.
Autres occupations
J’allais souvent au poste de pilotage ; j’étais fasciné par le radar qui me montrait par des myriades de points, la myriade de navires de pêche qui auraient pu solliciter mes services ; je priai qu’il n’en fut rien ! Un jour le Commandant Le Bars voulu m’initier à « faire le point » ! Après maintes explications il me confia le compas et la carte ; quand je lui donnai mon appréciation, et parodiant sans doute le capitaine Haddock, il annonça « Messieurs, j’ai le plaisir de vous annoncer que nous sommes entrain de naviguer place de la Concorde ! « …
J’allais souvent sur le pont avant, battu par les vents et les embruns ; je n’y restai pas longtemps !!! J’étais également fasciné par cette étrave qui s’enfonçait dans la mer sous les flots rageurs d’une mer impressionnante !
Autre activités le ping pong sur la plage arrière et le palet sur le pont supérieur, prés des cheminées ; je n’étais pas maladroit au ping pong, ayant compris comment contrer le roulis lors des lancers de balle ; moins adroit au palet, emmitouflés que nous étions dans des chauds parkas et des gros gants de fourrure….tiens je me rend compte que je ne les ai jamais rendus !!! Ils sont le seul vestige que j’ai de cette « épopée »….
Je parcourais aussi les coursives à la recherche des météos des radios, des océanos qui, hors de leurs heures de travail, bricolaient ci et là, soudures, menuiseries et laboratoire photo ! Tiens, je lance un appel !! Je n’ai AUCUNE photo de cette mission…alors qu’il s’en développait des centaines !!! …
Certains soirs il y avait des concours de belote ! Le commandant Le Bars m’avait fait l’honneur de me prendre pour partenaire ; J’ai souvenir de ses désespérances quand je défaussai malencontreusement une carte maîtresse….
Escale à Reykjavik.
Parmi mes souvenirs les plus forts il y a eu Reykjavik ! Je crois pouvoir dire que, à titre exceptionnel et du fait d’un anniversaire de la Delmas, armateur du navire, il nous avait été accordé une pause en accostant en Islande, à Reykjavik. Lors de la longue approche de l’Islande et de la baie, en ce coin de l’arctique, j’avais le sentiment de vivre un moment d’exception que je ne pourrais jamais transmettre aux miens tant il était intense ; le raconter ne peut faire vivre l’instant !
De plus, ne possédant aucun appareil photo, je n’en ai aucune image !!… (2ème appel.. !!) Nous avons accueilli à bord les météos Islandais ; j’avais revêtu mon bel uniforme bleu marine de la Royale… ! Sans doute avais je l’air alors du barman du bord….puisque je servis le Champagne !! La « cave » du bord en fut dévastée et devant la soif de nos hôtes nous dûmes attaquer les vins d’Alsace !!! Hélas mes « fonctions » de médecin du bord, imposaient ma présence au repas, au salon du pacha, et à la droite de l’épouse du Consul de France. Soirée guindée …quand on riait aux éclats dans les coursives !!!! J’ai souvenir que le raffiné serviteur du commandant dut venir susurrer à l’oreille de M Le Bars…que une razzia dans les cuisines par les Islandais éméchés…avait compromis la bonne tenue du repas…..
Nous avons pu visiter quelques sites d’Islande et expérimenté les vertus du savon noir pour amorcer les geysers !
Ce fut ensuite notre voyage de retour vers La Palice après plusieurs jours de navigation….entre coupé par la plaisanterie du jour du 1 er Avril !!!! Le serviteur du
Commandant Le Bars, apporta un pli lors du repas ! Celui-ci afficha une mine déconfite : Le navire météo France 1 qui devait monter assumer la relève était en panne et avait du faire route vers Brest ! Je me souviens avoir envisagé fugacement de fuir avec une chaloupe pour rallier les côtes des Shetland ou d’Irlande…puis rentrer à pied ! … J’ai ainsi eu droit à un beau Poisson d’Avril sous les éclats de rires !
La suite de mon service dans la Royale
A peine avais je mis le pied à terre ferme et rêvé d’un lit qui ne bougerait plus une voiture et des marins de la Royale vinrent me présenter un avis de mission immédiate sur un dragueur de mine amarré juste à côté du France II ; échaudé par la plaisanterie du 1er Avril , je scrutai d’un œil des éventuels copains Aspirants planqués et riants mais c’est ainsi que j’embarquai fou de rage sur un dragueur que j’ai appelé ensuite irrévérencieusement « de minettes » eu égard à l’effet de mon superbe uniforme « panaché (veste bleue marine – pantalon blanc-casquette blanche ) sur les minettes en port d’Arcachon.
J’ai été ensuite Major de l’école des fourriers à Rochefort puis, en bon marin envoyé sur les routes nationales l’été dans une opération poste de secours routiers « opération amarante ».
Jean-Claude Lucas
Toi le marin qui passe
Oui qui trépasse
Tu entendras du fond des flots
Les cris de joie ou de souffrance
Des matelots
JC L
Jean Paul Benec'h
Texte écrit d'après le témoignage de Jean Paul Benec'h, stagiaire météo J’ai pris ma retraite au premier juillet 2006 après avoir passé 42 ans dans les nuages et dans la météo. Une petite tranche de ma vie concerne le France I, au point Alpha entre Groenland et Islande. C’était le stage d’application que nous devions faire à l’issue de notre formation de météo. A cette époque nous restions 36 jours au point Alpha en sortie de stage de l’école de la météo, alors que ceux qui étaient au point Roméo n’y restaient que 28 jours. Même si c’était bref dans le temps, quand on a fait une telle campagne (c’est le nom qui était donné au temps passé à un point météo), c’est comme si on en avait fait plusieurs ! Par contre pour ceux qui étaient affectés, il y avait les hivers à supporter. Moi j’ai embarqué en juillet 65, un bel été.
lire la suite...Pour moi, c’était l’aventure quand on nous a dit après notre formation, « les 12 premiers, vous partez à La Rochelle au mois de juillet ». Moi je suis breton, j’arrivais de Guingamp dans les Côtes d’Armor. Il fallait rallier La Rochelle, et l’aventure commençait déjà. Nous avons fini à 3h du matin au buffet de la gare, la nuit fût mémorable, à peine racontable ! Au petit matin, on a cherché où était La Pallice et le bateau. On s’est débrouillé, je ne sais plus si on a pris ou pas un taxi et on est parti pour 36 jours.
Nous étions 24 à la sortie de l’école, chiffre très conséquent. Les frégates qui accueillaient facilement auparavant des groupes de 4 ou 6 stagiaires, ne pouvaient en « digérer » 12 facilement. Pas assez de logements. Seule solution, utiliser le local naufragé !
Mon aventure est donc d’avoir passé 36 jours dans ce fameux local situé à l’arrière, près des hélices, des moteurs. Le brouhaha de l’arrière de ce bateau, est monstrueux ! J’ai donc passé 36 nuits à supporter ce bruit infernal lié au moteur d’asservissement ou de rappel de la barre à bras. C’est un souvenir affreux. Et puis en même temps, c’était marrant parce que c’était une aventure extra ordinaire
On était stagiaire donc on avait un travail différent des autres météos. Bien sur les météos qui eux fonctionnaient normalement nous ont intégrés, mais on était malgré tout un petit peu en marge. Cette marginalité, pour moi c’était surtout ce poste invraisemblable de local naufragé qui porte bien son nom parce que c’est bel et bien la place qui était réservée à d’éventuels naufragés recueillis.
Même si on était nombreux, on essayait d’assurer des tâches. Je me souviens de journées ou de nuits passées dans le local d’observation qui est sur le pont et qui ressemble à une petite guitoune panoramique.
On dominait la mer, et ce sont des soupers souvenirs, merveilleux. Mais c’est une espèce de petite tranche de vie très courte, concise avec des spécificités. Avec du recul, je ne pense pas avoir revécu ça sur d’autres bateaux.
Ces bateaux, ce n’était que du bon temps pour les gens de la Delmas qui étaient affectés dessus. Ca n’avait rien à voir avec un bateau qui fait de longues traversées, qui travaille dur à un port, qui décharge, qui charge. Ca leur semblait de la navigation de marine marchande plutôt sympa. Les météos travaillaient dur parce qu’ils avaient leurs quarts à assurer. Ils faisaient des lâchers de radio-sondage de nuit comme de jour, traçaient des cartes et faisaient de l’observation. Tout ça bien sur était indexé à l’état de la mer.
Je pense que la vie à bord était complètement tributaire des conditions de mer et parfois, c’était sans doute très, très dur. Moi je n’ai pas connu ces conditions à l’époque, parce que c’était l’été. Il a fait très beau, avec juste un peu de mauvais temps en passant l’Irlande, mais j’ai entendu des témoignages de collègues qui ont connu du « dur ».
Carrière
A 19 ans, j’étais un petit marin, j’avais embrassé la carrière de météo à l’issue de mon année d’école à Brest, en attendant ce cours de météo, j’avais fait un porte-avion, le Foch. Puis, j’ai donc fait ce stage de 36 jours sur ce beau bateau, et ça marque ! Dans la foulée, j’ai été sur un deuxième porte-avion, le Clémenceau. Puis je me suis trouvé à partir deux ans à Terre Neuve à l’assistance à la pêche.
Anecdotes
Il y a une anecdote concernant l’infirmerie. Il y a une baignoire, On peut se demander ce que fait une baignoire sur un bateau. C’est au cas où un naufragé serait recueilli, pour le réchauffer doucement !
J’en ai d’autres sur le point Alpha parce que le temps est long en mer et elles prennent du relief car 36 jours plantés dans un coin ce n’est pas spécialement jouissif. Chaque petite anecdote au jour le jour fait du bonheur et alimente le quotidien. Donc je me souviens qu’un jour, on n’était pas attelés au travail et on voit l’infirmier. C’était un gars de la marine nationale. On le voit à une tâche donnée, on lui demande « qu’est-ce que tu fais ? » Il triait les médicaments pour jeter les périmés. On lui demande : « qu’est-ce que tu vas en faire ? » « Ba je les jette ça à la mer. » (C’était encore l’époque où l’environnement était moins pris en compte, on jetait tout à la mer !) Tous les bateaux du monde viraient leurs poubelles à la mer dans le temps. Maintenant, c’est autre chose. Il comptait donc jeter ces médicaments. Il y avait entre autre des boites avec de gros suppositoires, mais vraiment de très gros suppos. L’un d’entre nous à eu une idée « si on pêchait ? » Il a été chercher des hameçons, des lignes, et on a pêché le pétrel avec de gros suppos. Le pétrel, c’est un oiseau des pays nordiques et qui tient compagnie au bateau. Il n’est pas fou, il sait que les hommes vont larguer leurs poubelles régulièrement, donc ils ont à manger et ils vivent là. Alors sur les 36 jours on est resté 28 jours là-haut avec les pétrels comme compagnie. Et ce jour là, l’un de nous a pêché du pétrel avec un suppo périmé. On s’amuse de peu de chose.
Le France I à la Rochelle et la création du Musée Maritime :
Moi, j’ai participé à l’aventure du France I à La Rochelle et du musée maritime. Bien des années après avoir été sur le France I, je me suis retrouvé affecté à la station météo de La Rochelle, le Bout Blanc. J’y suis arrivé en 87. J’y suis resté 11 ans. En 1988 le France I est rentré en grande pompe, racheté par la ville et destiné à devenir musée maritime. J’ai donc vu revenir ce bateau qui pour la météorologie était sacrément important. En passant aux satellites, ils ont rejeté les frégates. Elles étaient dépassées, quoique ! Ca a été une histoire calamiteuse parce qu’ils ont vendu le France II pour une bouchée de pain à l’armateur grec. Par contre, la ville de La Rochelle a payé cher le France I son seaster ship, beaucoup plus cher que l’armateur grec !
Le France I est quand même arrivé à La Rochelle, pour la bonne cause. J’ai beaucoup aimé cette initiative de Patrick Schnepp. Je ne sais pas si quelqu’un vous a raconté la manière dont ils ont fait plier Monsieur Crepeau pour le convaincre… Ca a commencé par le sauvetage de la Drague. Ensuite, ça a été ce que Patrick appelle le bateau amiral, c'est-à-dire le France I. Il a fallu convaincre Michel Crepeau, une affaire de fou quoi ! Ils l’ont amené quasiment « de force » au musée de la pêche de Concarneau, pour lui montrer comment ça pouvait marcher, qu’est-ce qui se passait autour d’un vieux thonier etc. Et il a été convaincu, il a dit ce serait chouette a la Rochelle. J’ai vu ce bateau arriver, mon ancien bateau d’un été.
Il y a eu ensuite une convention entre météo France et le musée maritime. Parce qu’il faut être franc, il n’appartient plus à la météo, c’est un bateau qui appartient à la ville de La Rochelle. Une fois cette convention établie, qu’est-ce qu’on en fait ? Il a été décidé pour une part de faire un musée météo sur l’un de ses ponts. Malheureusement ça a jamais été très glorieux, très extraordinaire. La météo a été un peu chiche et n’a pas forcément mis toutes les billes qu’il fallait.
Mais il y avait aussi cette histoire de fou de vouloir montrer la pêche, de faire des expos. Alors, j’ai participé un peu à ça sans savoir qu’un beau jour on pourrait venir témoigner, que les anciens viendraient. Ce que je veux dire, c’est que même si mon passage à bord a été court et riche, on côtoie toujours des collègues qui ont fait de longues années. Donc on apprend toutes les anecdotes. On apprend les histoires, les gens se les racontent.
Ambiance à bord
L’équipage était dans son coin, il avait ses tâches. Les graisseurs allaient graisser les machines, le matelot faisait son petit boulot etc. Ils ne se mélangeaient pas aux météos. Les relations étaient cordiales, mais ce n’était pas le même monde. Les météos, les radios qui avaient une grosse importance à bord, et les officiers se côtoyaient très bien.
Il y avait des jeux, des loisirs, des films, des fêtes aussi à la moindre occasion. C’était des bateaux qui permettaient de vivre intensément. L’alcool n’était pas cher, la nourriture était géniale, on mangeait très bien, copieusement, peut-être même trop. Chacun menait sa vie dans son coin mais la communauté existe dans le fait d’avoir été sur ce bateau, qui est vraiment spécial. Les frégates météos, ce n’est pas banal. Ce sont des bateaux qui partent pour un endroit et auxquels on va dire : ne bougez plus, restez là !
Relations avec la terre
A cette époque là, en mer, on communiquait essentiellement par radio Saint Lys. On recevait par exemple un télégramme d’ un parent pour souhaiter un anniversaire ou une fête, pour annoncer une naissance. Il fallait appeler radio Saint Lys qui transmettait un message. Quelques appels en direct étaient aussi possibles via radio Saint Lice, quand les liaisons pouvaient être établies, parce qu’il y avait du monde sur la fréquence ! Radio Saint Lys, c’était pour le globe entier. La fréquence était utilisée par toute la marine marchande française qui à l’époque était quand même importante et conséquente. Même si on pouvait avoir cette possibilité, je dois dire en qu’en 36 jours, elle ne m’a pas servi.
A l’époque on recevait les informations en morse. Si la liaison est bonne, le texte du message était complet, mais si la liaison est mauvaise, c’est un texte haché, tronqué.
Tout de suite après le France I, j’ai été à Terre Neuve. Ca a été une expérience fabuleuse. Sur un atoll du Pacifique, on se retrouve, comme sur un bateau. C'est-à-dire qu’on vit en autarcie, on est isolé, avec des rapports humains qui se passent plus ou moins bien et qui ont une importance capitale. Tout se joue sur les bons rapports entre les gens, parce que sinon, ça peut devenir difficile à vivre. Il y a des gens très solitaires, des gens qui ont besoin de jouer aux cartes avec les autres, de communiquer de voir un film ou de s’exprimer. On retrouve tous les types humains.
Alors Raconte !
Moi je suis venu avec plaisir à « Alors Raconte ! ». C’est comme si j’étais en train de redécouvrir, de revivre pas mal d’années après cette belle tranche de vie. Ce n’est pas parce que c’était du bonheur, que tout a été génial, chouette, sympa. 36 jours dans ces conditions (le local naufragé) c’est tout de même long. Mais je suis conscient que ceux qui ont connu les frégates, ont vécu quelque chose de vraiment spécial.
Les frégates météo
Un bateau qui part du Havre pour aller aux Antilles, il navigue et fait son boulot. Là, il y avait cette spécificité des frégates météos stationnaires. C’est vraiment unique. Et ce sont des beaux bateaux qui ont été bien conçus pour ça. Bien pensés et bien vus quoi pour faire ce travail. S’ils n’avaient pas été aussi costauds et aussi bien pensés, il y aurait peut-être eu des pépins. Quand Les frégates allaient au point Kilo ou Roméo en hiver, il fallait qu’elles affrontent des tempêtes que peu de bateaux affrontent avec des creux parfois d’une vingtaine de mètres en hiver. Un bateau qui navigue se met à la cape ou le vent dans le dos ou la mer dans le dos. Là il fallait se mettre à la cape soit, mais dans un carré, en petite vitesse et il fallait mettre en fuite ou être toujours vigilant pour affronter ça.
Mettre en cape ou en fuite, c’est tenir compte de la direction du vent et forcément de la mer du vent pour affronter des conditions très dures . Donc par gros temps ou par très grosse mer, il va falloir prendre la lame d’une certaine manière pour que le bateau épaule bien et franchisse ces vagues qui peuvent prendre des dimensions monstrueuses. A fortiori quand il est au ralenti. Donc sachant que pour mettre en fuite ou échapper à ces conditions de mer difficiles, il n’avait qu’un petit carré dans lequel il était tenu de rester autant que possible par mer maniable. Si la mer devenait délicate, il fallait quand même augmenter la vitesse pour faire face aux conditions et le carré autorisé devenait exceptionnellement plus grand. C’était un bon bateau mais il avait quand même un problème pour remonter rapidement au vent, et virer. Il ne virait pas vite parce qu’il n’avait qu’un safran alors qu’il aurait fallu un safran sur chacun des moteurs et ça n’a pas été fait. Je l’ai appris d’un commandant qui savait de quoi il parlait.
Expérience dans la marine
La marine offre la possibilité d’accumuler beaucoup de souvenirs, ce qui vraiment fait la différence, ce sont les rapports humains. Moi je voulais faire les Terres Australes, je ne les ai pas faites. C’est un travail dans des conditions tellement dépaysantes, tellement différentes. Je pense que là, on se trouve complètement dans la relation humaine, aujourd’hui on dirait la communication, c'est-à-dire l’interaction entre les êtres et tout ce qui se passe à bord. Beaucoup de gens oublient les mauvais souvenirs, les mettent de côté et ne vont garder que les bons ou surtout ce qui est fort. Je pense que ces gens de la marine qui ont besoin ou qui ont su communiquer, se sont fait des amis. Il y a des souvenirs communs très forts. A contrario, je sais qu’il y a des gens que la mer peut rendre taciturnes. Ce sont des gens qui étaient déjà un peu solitaires. On peut vivre tout à fait solitaire sur un bateau, soit dans sa cabine, soit à son poste. Beaucoup de gens ont leurs souvenirs, mais les ont gardés pour eux. Mais si on est communicatif, là il n’y a pas de problème. Ce sont vraiment l’humain et les relations humaines qui prédominent et même s’il y en a peut-être en usine, ou dans d’autres jobs, les bateaux sont des endroits où ça s’exprime très fort.
Enregistrement Alors raconte / FAR 2006
Arsène Caro
Texte écrit d'après le témoignage d'Arsène Caro, commandant. Comme presque tous les jeunes commandants, après une année ou deux à la tête de cargos, on atterrit sur la côte d’Afrique! Ou d’ailleurs! Pour ceux qui ne sont pas réfractaires à la navigation sur un petit bateau, un séjour sur les navires météos est un passage presque obligé! Cela m’était personnellement égal, et j’ai embarqué avec plaisir sur le France 2, à La Pallice.
lire la suite...Déroulement d’une journée de commandant.
Les activités sont réduites à quai sur le France I en comparaison des tâches à accomplir sur des cargos qui doivent embarquer 10 à 12000 tonnes de marchandises et gérer plusieurs escales. Sur la frégate, on met de 26 à 28 jours pour aller de La Pallice à La Pallice sans aller nulle part. On ne va pas en mer pour se promener : on a une station à tenir, on n’a pas à proprement parler des activités importantes. Il n’y a pas grand chose à dire à l’équipage. Il y a évidemment des relations à bord, et chacun a son dada. J’ai fait de la météo pendant 2 ans et au bout de 2 ans je suis devenu un spécialiste ! J’ai pu profiter des connaissances des ingénieurs météo qui étaient à bord.
Nous étions 26 marins de marine marchande et 9 agents de navigation aérienne chargés de router les avions qui passaient au dessus de nous, et d’établir des fiches au cas où il arriverait un accident. La frégate émettait un signal à une heure précise et les avions le recevaient sur leurs récepteurs Gonio quand ils passaient à la verticale du bateau. Ils nous positionnaient donc parfaitement et nous leur redonnions la leur à partir de la notre.
En dehors de ça, les météorologistes lâchaient des ballons : des gros ballons deux fois par jour et des petits ballons toutes les quatre heures si j’ai bonne mémoire. Et on les suivait au radar pour évaluer la vitesse à laquelle ils montaient et déterminer les conditions météo exactes à l’endroit où était le bateau. Le bateau avait ses points K, J et A et ils n’étaient pas choisis par accident ! C’était l’endroit où les passages des dépressions sont les plus fréquents. Et quelquefois on regrettait qu’ils ne se soient pas trompés en les mettant là! On aurait voulu les voir passer à côté de nous, et elles passaient toujours au-dessus! Ce n’était pas toujours très gai. On se faisait beaucoup secouer. Ce qu’il y a de particulier sur ce bateau, c’est que partout où l’on passe, il y a des mains courantes: ce sont des choses en bois fixées sur des trucs en laiton que l’on trouve jolis et auxquels on était souvent accrochés, même à la passerelle !
Pendant mes moments libres, je faisais du modélisme. Arrivé en station, je manœuvrais le bateau pour rester dans le périmètre, ce qui n’est pas évident surtout en cas de mauvais temps !
Quelle est la taille du périmètre ?
Les périmètres mesuraient 200 milles de côté soient 360 km dans les deux sens .Cela parait beaucoup : quand on est au milieu, on a 180 km à faire pour aller à un sommet. Il arrivait que, même en allant le plus lentement que l’on puisse, on sorte du carré et il fallait faire demi-tour. Les virements de bord étaient annoncés par radio, car ce n’était pas facile pour tout le monde. Ceux qui étaient dans leur lit se retrouvaient par terre. Le bateau n’était plus tenu, et quand on était en fuite, on devait avancer à une certaine vitesse pour gouverner. Dans ces cas là on était vite rendus à l’autre bout, il fallait recommencer la manœuvre, faire demi-tour et repartir dans l’autre sens. Voilà la grosse occupation sur ce bateau ! Il nous arrivait aussi de faire de l’assistance médicale en mer et de servir de point avancé à la météorologie. On faisait aussi des exercices de sauvetage en mer en cas d’accident aérien : on avait à bord un train d’embarcations pneumatiques puissantes pour pouvoir aller sur les lieux d’un accident, et heureusement, je n’ai jamais eu à le faire !
Quelques anecdotes
Des anecdotes désagréables, je n’en ai pas beaucoup à raconter : j’étais sur de bons bateaux !
Il y a eu un incident sur le France 2, le château a été séparé de la coque et cela a été réparé. J’ai embarqué quand le bateau sortait du chantier et j’étais un peu crispé quand je suis parti ! Quand on voit un bateau ouvert comme une vieille semelle, on peut se demander comment l’histoire va se terminer. Cela s’est bien passé : la preuve c’est qu’aujourd’hui les Frégates sont encore à flot et en état de naviguer. Il ne faut pas oublier que bien que l’on soit préparé le mauvais coup peut arriver ! La vie du marin c’est ça !
On a pris la mer par mauvais temps, et on a demandé par micro (cela faisait partie de la check list!) de mettre les contre-sabords et les sabords de coque. Le bosco et le charpentier l’ont fait partout sauf chez eux: ils se sont dit que ce commandant n’y connaissait rien parce que c’était la première fois qu’il prend la mer sur un petit bateau et que sur un petit bateau on n’a pas besoin de mettre les contre hublots , ce n’est pas nécessaire! 30 minutes après, la porte arrière de la passerelle s’est ouverte et le chef mécanicien Irénée Gourhan et moi avons vu entrer quelqu’un dans la passerelle avec l’éclairage orange. C’était l’électricien, la figure complètement en sang. Cela nous a un peu remués. On ne savait pas quoi faire et le médecin était malade ! Irénée st descendu pour le tirer du lit. Il en est sorti en nous disant qu’il était trop malade pour le soigner mais qu’il allait nous conseiller. Il est venu s’asseoir à l’infirmerie et mon collègue peut vous dire que la peau d’un crane c’est dur! C’est lui qui a percé les trous pour mettre les filets qui a recousu l’électricien. Il a encore la cicatrice!
Autres anecdotes
Il y avait sur ce bateau de quoi occuper tout le monde: les distractions sont importantes, il faut garder le moral pendant 26 jours de mer! On jouait régulièrement sur le pont. C’était un lieu de rencontres où on parlait, on regardait les oiseaux. Il y avait un filet de volley tendu entre la cheminée et l’arrière du château. M., officier mécanicien, grand joueur de volley, a voulu rattraper une balle difficile et s’est luxé l’épaule. Le docteur qui était là et en état a essayé de la lui remettre en place à froid mais cela a été impossible. Il a dit alors qu’il fallait absolument le rapatrier dans les deux jours sinon il faudrait l’opérer et jamais plus il ne retrouvera l’usage de son épaule. Gros problème pour moi! Comment faire? On a alors pensé aux bateaux qui passaient au nord du carré pour la Martinique. J’ai appelé le directeur de la météo nationale pour lui expliquer le cas et il a bien voulu prendre contact avec la Transat. Il m’a mis en contact avec un bateau qui partait de la Martinique vers le Havre. Mais le Commandant de ce bateau a prétexté que le malade n’étant pas en danger de mort il n’avait pas une heure à perdre. Nous n’avions pas le droit de quitter la station sauf si quelqu’un à bord était en danger de mort. Avant, cela se faisait. Les bateaux pouvaient ramener en Espagne les grands malades ou les grands blessés qui ne pouvaient pas être secourus. Mais on l’a interdit pour la bonne raison que, le bateau quittant sa station, les avions ne bénéficiaient plus de repères pendant leur traversée de l’Atlantique. Et donc on a dit que les bateaux ne quitteraient pas la station sauf en cas de mort d’homme.
Comme notre blessé n’était pas en danger de mort, nous sommes restés là. Mais alors quoi faire? Nous avons eu une idée : Nous avions en principe de quoi réanimer des gens que l’on aurait endormis et j’ai été volontaire pour servir de cobaye et essayer cet appareil à réanimer. Mais j’ai failli étouffer dessous et nous avons renoncé à nous en servir ! Le médecin eut alors une idée lumineuse: « A la guerre de 14 on opérait avec du wiski et du cognac ! » J’ai dit: « Ca, on en a ! » On a donc prévenu le malade qu’il fallait qu’il se saoule devant nous. Comme ce monsieur avait juré par contrat le jour de son mariage que jamais il ne boirait une goutte d’alcool, il a commencé par refuser ! Alors on lui a proposé de signer un papier disant qu’il a dû boire sous la contrainte, et il a enfin accepté. On lui a fait ingurgité à une cadence record et en 20 minutes la moitié d’une bouteille de whisky, les trois quarts d’une bouteille de Cointreau la moitié d’une bouteille de bénédictine. Le docteur avait préparé de quoi le libérer de son alcool quand l’opération serait finie. A un certain moment, le malade a dit : « je vois 2 docteurs, j’en vois même 3 ! » Le médecin dit alors que c’était le moment de lui sauter dessus. Nous nous sommes mis à 4 pour le ceinturer. Le docteur lui a mis le pied sous l’aisselle, a appuyé très fort, ça a fait charnière et on a entendu le M. hurler: « elle est en place ! » Alors le plus amusant, c’est qu’on lui a fait de la pro-morphine pour le faire vomir et il a rendu 3, 4, 5 heures pendant plusieurs jours : on le croisait dans la coursive, il vous parlait et d’un seul coup, il repartait se cramponner au bord : il était encore saoul. Heureusement, tout s’est bien terminé pour lui, il n’a pas été opéré, on n’a pas eu besoin d’assistance et son épaule, il l’a récupérée normale
Enregistrement Alors raconte 2003
Eric de Smedt
Texte écrit d'après le témoignage d'Eric de Smedt, salle des machines Les débuts chez Delmas Je m’appelle Eric de Smedt et je navigue depuis l’âge de 17 ans. Si je suis devenu marin, c’est en grande partie lié à mon beau-père qui était marin lui-même chez Delmas et ça a été plus facile de trouver un embarquement. A l’époque, Delmas était une grande famille. Il n’était pas rare d’y rencontrer plusieurs personnes d’une même famille naviguant pour la compagnie. Après avoir fait l’école maritime de La Rochelle, j’ai pu embarquer pour la première fois sur le France I en 1977.
lire la suite...A l’époque quand on sortait de l’école, les armements cherchaient généralement des jeunes marins. Il existait encore des novices, c'est-à-dire des apprentis marins. En tant que novice on était bien sûr rémunéré, comme tout navigant. A l’époque, un novice devait toucher dans les 2500 francs.
A l’époque sur les frégates il y avait deux types de novices. Un novice pont qui s’occupait surtout de ce qui touchait à la conduite du navire avec le bosco qui était son chef direct. Cela concernait la peinture, les manœuvres, la barre etc. Les autres novices étaient aux machines. En tant que novice machine, on était «dans le trou», en bas, et on donnait un coup de main au maître machine et à l’électricien. On apprenait le métier comme ça. Ensuite, avec les heures de navigation accumulées et l’âge, on passait matelot léger ou polyvalent machine, ce qui correspond à nettoyeur. Petit à petit, on passait d’autres brevets et on arrivait à des «grades» comme ouvrier, maître machine ou bosco.
Pour passer le brevet d’ouvrier mécanicien par exemple, il fallait retourner à l’école. On avait une première formation générale pour avoir le CAM, pendant laquelle on nous enseignait toutes les spécialités : pont et machine. Ensuite on s’orientait soit vraiment vers le pont soit vers la machine comme tourneur, chaudronnier, électricien.
Carrière d’un marin «mercenaire»
C’est à la CGM qu’on m’avait surnommé «le mercenaire» parce qu’en lisant mon livret maritime, on se rendait bien compte que je passais d’une société maritime à une autre sans être titularisé dans une spécifiquement.
C’est vrai que J’ai eu une carrière un peu spéciale : après avoir navigué pas mal de temps chez Delmas, j’ai fait trois ans dans la Royale dont 21 mois outre-mer, entre l’océan Indien et le Pacifique. Puis, de retour dans la marine marchande, j’ai travaillé à nouveau pour Delmas. J’ai aussi travaillé pour la CGM et pour de petits armements comme Marine Service Convoyage avec des opérations un peu spéciales comme «la déesse de la démocratie», «le Melquiades de la Ville de Nantes» et Fort Boyard. Sur Fort Boyard, les premières années, c’était des marins qui armaient le fort. D’une certaine façon, ça ressemblait à du mercenariat. Le métier de marin devenait de moins en moins évident parce que les armements vendaient des bateaux et prenaient des équipages étrangers ce qui est malheureusement toujours d’actualité.
Les embarquements en marine marchande duraient de 3 mois à 5 mois. Un de mes meilleurs souvenirs de marine marchande, c’est un tour du monde que j’ai fait sur un bateau de la CGM. Sur des bateaux de type Ro-Ro (Roll on Roll of), on arrivait même à passer une nuit voire un peu plus en escale. C’est assez rare pour ces bateaux là qui sont très rapides.
Profiter des escales devient de plus en plus dur. En un mois, deux mois de navigation, on a de moins en moins de temps ! Désormais, pendant les escales on a tellement de travail d’entretien de la machine, en profitant que le moteur soit arrêté, que l’on ne peut se permettre que de petites sorties après les horaires. Avoir une femme dans chaque port, c’est une belle légende…
Je me suis intéressé à la vie des personnes rencontrées autour du monde. C’est vrai que c’est une autre façon de découvrir un pays. On n’est pas là en tant que touriste, on arrive parfois dans des quartiers qui peuvent être pauvres comme à Djakarta, au Sri Lanka. Cela n’empêche pas que l’on aille jeter un œil du côté des sites touristiques. Ce que je trouve attirant, c’est la découverte de la façon de vivre de ces gens là. On se rend compte à quel point la pauvreté peut être monstrueuse.
Les mauvais moments, ce sont toujours les coups de tabac, les typhons, les cyclones, qui nous obligent à être vraiment vigilants. Mais on fait avec et à partir du moment où on a confiance dans le bateau, ça se passe très bien.
Des souvenirs tristes, je crois qu’on a tendance à les oublier. Ou alors, les mauvais moments deviennent des bons moments qui nous font rigoler par la suite. Mais sur le coup, c’est vrai qu’on n’ est parfois pas tranquilles.
On a toujours une petite angoisse quand on est dans le mauvais temps, mais il faut réussir à passer au dessus. Et puis à bord d’un bateau, nous sommes une équipe, donc on se serre tous les coudes. Le mauvais moment passe grâce au travail et la solidarité qu’il y avait entre nous.
La solidarité, c’est donner un coup de main aux copains quand ils en ont besoin, c’est partager les moments de repos qu’on avait ensemble et bien d’autres choses. C’est se respecter les uns les autres, partager les bons moments et puis surtout s’entraider. Il y a une vie interne au bateau pendant trois mois.
Vie à bord du France I
Les frégates météos étaient destinées à faire des relevés au point Roméo mais aussi auparavant au point Kilo, au point …(?), au point Juliette. On était cantonné dans un carré, en milieu de l’Océan Atlantique. Les techniciens météos faisaient des lancers de ballon-sonde, des relevés de température d’eau et des observations parce que les déplacements des poissons, les migrations etc. sont des indices importants. Et toutes ces données étaient envoyées en Angleterre il me semble et étaient ensuite répercutées à Météo France qui faisait les bulletins pour la télé ou à la radio.
Même si j’étais affecté à la machine, j’aimais bien monter en passerelle. C’était assez spectaculaire, surtout quand il y avait un peu de mauvais temps. On pouvait voir le bateau plonger dans les creux.
On pouvait aussi aller voir les météos et discuter. On était toujours en contact les uns avec les autres, en tout cas pour ceux qui s’intéressaient à la vie des autres. On se promenait à bord et on discutait avec tous les techniciens, tous les marins.
Le principal avantage de notre métier, c’est la formation. A force de naviguer, on acquiert une expérience qui nous permet d’intervenir et de faire face à des situations parfois un peu délicates. Les inconvénients concernent essentiellement la vie de famille. Quand vous êtes marié, avec des enfants, ce n’est pas évident pour ceux qui restent à terre. Moi personnellement, je ne le ressentais pas mais ma femme et mes enfants oui.
Loisirs
Les meilleurs moments passés sur un bateau, c’était souvent en été. Par exemple sur le France I, quand il faisait beau, c’était la pêche au thon, les parties de pousse palets et les méchouis.
La pêche au thon avait lieu surtout pendant l’été. On avait des tangons, c'est-à-dire c’est des bras qu’on mettait en place sur l’arrière du bateau. Et c’était entre autre le rôle du bosco de surveiller ces lignes, avec l’aide du lieutenant en passerelle et de son second maître, qui jetaient de temps en temps un coup d’œil. Quand ça commençait à mordre, tout le personnel disponible se retrouvait sur la plage arrière du bateau. On y allait pour ramasser les lignes et étriper les poissons, que l’on descendait ensuite dans le frigo.
Ca faisait partie de nos loisirs. Quand la bonite migrait et qu’on était sur le banc, on en profitait pour pêcher le thon. L’intendant s’en servait pour faire des repas à bord. Et quand on avait un peu plus de thon en arrivant à La Pallice, on débarquait avec notre thon pour le ramener chez nous.
Les autres activités plaisantes, c’était pendant les points d’été, parce qu’on avait alors du temps. On faisait des parties de pousse-palet au niveau du pont cheminée. Il y avait deux pistes, sur chaque bord de la cheminée. On formait des équipes et il y avait des concours très sérieux. Il faut savoir que sur les frégates météo, il y avait beaucoup de personnel qui revenait d’un embarquement à l’autre. Donc il y avait des équipes qui s’étaient formées au cours des différents points. Ces équipes là dominaient la compétition et se défiaient. C’était l’occasion de se retrouver, tous services confondus, à pousser le palet sur la piste. En général, ça se concluait par un méchoui.
Nostalgie
Aujourd’hui ce qui me manque le plus, c’est de naviguer sur des bateaux comme celui-là, sur des cargos. Le problème à l’heure actuelle, c’est que la marine marchande française, ce n’est plus grand chose. Cet hiver, j’étais sur un pétrolier, et je naviguais avec des philippins. Les marins français disparaissent malheureusement. C’est le regret que je peux avoir.
Enregistrement Alors raconte / FAR 2006
Yves Brand
Témoignage d' Yves Brand, commandant sur le France I Les officiers de la marine marchande sont formés par les écoles nationales de marine marchande. Du temps où je naviguais, il y avait la branche "machine" et la branche "pont". Donc, chacun sa spécialité. Maintenant, il y a une branche unique qui forme des capitaines de première classe de la navigation maritime, qui sont polyvalents. Moi, j’étais capitaine au long cours, donc concerné par la partie pont, même si j’ai eu une formation aux notions de machine. Je faisais partie de la société navale Delmas Vieljeux qui fournissait les équipages sur les frégates météo. J’ai tout d’abord navigué chez Delmas Vieljeux puis j’ai été détaché pour une période limitée, c’est à dire deux ans, pour travailler sur les frégates météo. Sur ces frégates, on passait à peu près un mois à quai à la Pallice pour l’entretien du bateau puis un mois en station au point météo.
lire la suite...Il y avait deux bateaux : le France 1 et le France 2 sur lesquels on embarquait alternativement.
Lorsque l’on travaillait pour Delmas, on n'avait pas vraiment choix de son affectation. Ce n’était pas une promotion, de venir sur les frégates, mais plutôt une position d’attente. C’était donc limité dans le temps, en espérant avoir par la suite des commandements sur des bateaux plus importants.
C’était très intéressant pour les gens qui habitaient La Rochelle ou La Pallice parce que dès que le bateau revenait à la Pallice, ils étaient pratiquement chez eux, pendant l’inter-point c’est à dire pendant un mois. Les gens qui habitaient la Rochelle étaient donc tout à fait volontaires pour venir sur ces bateaux. Mais, ce n’était pas très enrichissant ni en termes de navigation, ni d’un point de vue professionnel.
Moi je ne suis pas de la région de la Rochelle mais je trouvais quand même agréable d’avoir des séjours au port aussi prolongés.
Au début, les frégates météo étaient armés par la marine nationale. Mais il est arrivé un moment où la marine nationale n’a pas pu fournir les équipages. Je pense que c’était au moment de la guerre d’Indochine. Ils ont du récupérer leurs marins, leurs équipages et leurs bateaux pour d’autres servitudes. Et c’est à ce moment que Delmas a eu la possibilité de fournir des équipages sur ces bateaux.
Navigation à bord du France 1
La navigation sur les bateaux météo était très particulière. On ne faisait que des traversées. La traversée pour aller de La Pallice au point Roméo, que j’ai fait plusieurs fois, prenait à peu près deux jours de navigation. Il fallait absolument respecter le planning parce qu’on allait relever l’autre bateau qui faisait sa station. Donc, quelque soit le temps, il fallait que le navire arrive en station au moment voulu. C’était les parties les plus pénibles de la navigation, parce que ce sont pas de très gros bateaux. Nous étions donc obligés d’aller "foncer dans la plume", comme on dit, pour arriver à temps. Et une fois à la station, le bateau qui était sur place revenait à La Pallice et on prenait la relève.
Une fois sur place, le travail principal des officiers de pont, c’était de maintenir le navire en station, donc dans un carré. C'était un petit carré de 10 miles de côté par beau temps, qui était étendu en cas de mauvais temps à 60 miles de côté et éventuellement par très très mauvais temps à 200 miles de côté pour pouvoir maintenir le navire à la cape dans le mauvais temps. Par beau temps, on se laissait dériver tranquillement jusqu’à sortir du petit carré et on se remettait en position normale.
Il n’y avait pas beaucoup de problème de navigation sur ces bateaux puisque nous étions en station donc, il n’y avait que la question de positionnement. Pour ce qui est de la navigation vis à vis des autres navires, c’était aussi un peu succinct puisque ce n’était pas une région très fréquentée hormis par les bateaux de pêche, quand c’était la saison de la pêche au thon.
Organisation à bord
Sur ces bateaux, il y avait un Etat major et un équipage complet de la marine marchande d’une trentaine de personnes, ainsi qu’une dizaine de techniciens de la météo. Ils assuraient les observations météo parce que c’était aussi le but des frégates. L’avantage sur ces bateaux, c’est qu’il y avait un médecin de la marine nationale qui était embarqué comme le bateau restait près d’un mois en mer sans pouvoir revenir. En fait, le médecin n’était pas tellement embarqué pour les gens du bord, c’était surtout en cas d’assistance à des blessés sur des bateaux de pêche, des voiliers ou sur d’autres navires.
Il y avait en permanence un système de quart comme sur tous les navires. Les gens par roulement s’occupaient de maintenir la position du navire à l’endroit désiré.
Au début, il était convenu comme sur tous les navires, que le commandant n’était pas astreint à faire de quart car il doit être disponible 24h/24 donc. Par la suite, avec les réductions d’effectif, il a été décidé ou jugé que le commandant pouvait assurer un quart. Et c’est à ce moment que j’ai décidé de quitter les frégates.
Je ne trouvais pas cela normal surtout pour une question de principe. Par beau temps, pas de problème, on peut assurer un quart de 4h ou 8h par jour. Mais en cas de mauvais temps, le commandant passait 24 ou 48h, tout le temps de la tempête, sur la passerelle. Donc il ne fallait pas être astreint en plus à un quart.
L’équipage a des appellations pour désigner le commandant, comme le pacha, le vieux, le tonton, tout ça ce sont des mots gentils. Il y avait peut-être des surnoms qui n’étaient pas dévoilés, je ne sais pas…
Je ne pense pas qu’il y ait eu vraiment une distance entre le commandant et l’équipage, mais il fallait quand même un minimum d’autorité. En dernier ressort,
la décision finale appartient quand même au commandant, donc il prend la décision qu’il juge bonne. Il peut prendre des conseils auprès d’autres personnes du bord. Ca s’appelle d’ailleurs réunion des principaux de l’équipage. C’est un grand mot ! En cas de décision importante, le commandant se doit de poser la question au chef mécanicien par exemple. Sur les stations météo, ça peut être le chef météo, ou le maître d’équipage qui a aussi son expérience pratique ; mais la décision finale, revient au commandant. Et si la décision n’est pas bonne, c’est sur lui qu’on retombera, ce n’est pas sur les gens qui l’ont conseillé !
Le rôle principal du commandant est d’essayer de réduire les tensions à bord surtout lorsqu’il y a des groupes un peu différents. Les météo faisaient un peu bande à part, l’équipage aussi. Mais ne vous inquiétez pas, toutes les occasions étaient bonnes pour se retrouver : les fêtes, les anniversaires, les mi-points.
Loisirs
J’ai vu faire des fondues bourguignonnes par mauvais temps. Il y avait tout le matériel qu’il fallait pour pouvoir saisir les assiettes et les gamelles sur les tables. Il fallait vraiment une énorme tempête pour que l’on change la date de ces évènements.
Concernant les loisirs de l’équipage, il y avait des concours de pêche au thon, de pêche à l’encornet. Il fallait bien meubler ! Même | | |